Â«à€ Youssoufia, la musique était ma seule échappatoire»

Dans le studio d’enregistrement Artcoustic, Alaa Zouiten apporte une touche originale au dernier album du slameur Mustapha. Un featuring en plus pour ce jeune luthiste qui débride son instrument au gré des influences.

Pourquoi avoir choisi le luth lorsqu’il est plus facile de percer avec d’autres instruments ?

Je n’y avais tout simplement pas pensé. J’ai commencé la musique à l’âge de 6 ans à Youssoufia, où il n’y avait pas de conservatoire. J’ai tout appris au sein d’une association locale avec un professeur consciencieux auquel je dois tout. Je me souviens que nous y passions tout le dimanche de 13 à 22 h. C’était certes une passion, mais surtout la seule échappatoire possible dans cette petite ville. Après, le choix du luth s’est imposé naturellement. J’avais un cousin plus âgé que je voyais jouer du luth. J’y suis allé aussi tout bonnement et je me suis appliqué. Après le bac, je suis parti à Marrakech pour faire des études de médecine. J’ai fait un test d’équivalence et je me suis retrouvé en cinquième année de luth au conservatoire de Marrakech. Ma passion pour l’instrument allait crescendo, contrairement à la médecine que j’ai fini par plaquer en cinquième année.  

C’est là que vous quittez Marrakech pour Erfut ? Pourquoi l’Allemagne ?

Le choix de quitter la médecine pour la musique m’a pris énormément de temps. En plus de l’incompréhension générale, je devais savoir ce que je voulais exactement. J’ai commencé donc à chercher les instituts supérieurs d’études musicales en Europe. J’ai découvert qu’en Allemagne il y a plus de 70 écoles supérieures de musique. Automatiquement, je me suis mis à l’allemand et en parallèle j’ai rejoint le groupe de Jbara avec qui j’ai fait mes premières scènes et appris beaucoup de choses.  En 2008, j’ai déposé mon dossier et, grâce à un prêt, je suis parti à Erfut pour faire des études en transmission musicale et philosophique. Actuellement, je continue avec un master en ethnomusicologie.   

Jbara, le Jazz, c’est autre chose que la musique classique enseignée au conservatoire…

En effet. Ma première ouverture sur les musiques du monde, c’était au cours de la deuxième édition du Festival Gnaoua d’Essaouira. Je devais avoir 15 ans. C’était pour moi une révélation que de découvrir des musiques aussi fortes et de constater toutes les fusions possibles. Dès lors, le luth n’était plus un instrument figé dans un répertoire imposé, mais un outil à explorer. J’ai donc essayé d’en repousser les limites en m’attaquant aux standards de la musique classique européenne. Puis il y a eu le maître Paco de Lucia qui m’a initié au flamenco. Le jazz je l’ai découvert longtemps après avec un guitariste découvert à Ksar El Bahia et que j’ai rencontré longtemps après en Allemagne en tant que musicien.  

Et parmi les luthistes, qui sont ceux qui ont influencé votre parcours de jazzman?

Dans le temps, mes idoles n’étaient jamais des luthistes. C’était pour la plupart des guitaristes. Je parle des musiques du monde. Pour ce qui est de la musique classique, j’aimais beaucoup Said Chraïbi qui est un virtuose avec une moroccan touch prononcée, Mounir Bachir pour l’école irakienne…
J’ai connu Anouar Brahem longtemps après. Mais difficile à dire qu’ils m’ont influencé. Presque tous les luthistes du monde privilégient la mélodie à l’harmonie. Personnellement, je tends à amener le luth vers d’autres horizons plutôt que le contraire. À propos de genre, je ne me considère pas comme un jazzman. J’aime la liberté qu’offre le jazz, ainsi que l’écoute de l’autre qu’on ne trouve pas spécialement ailleurs. Et lorsqu’on est libre, on ne peut se limiter à un seul genre.

Comment s’imposer en Allemagne lorsqu’on joue du luth?  

Cela s’est fait naturellement. En parallèle aux études, je participais à des jam sessions au cours desquels je rencontrais des musiciens très intéressés par ce que je faisais. J’ai aussi participé à des workshop de jazz, puis fini par constituer mon groupe. Le luth a été plutôt bien accueilli sur la plupart des scènes. On jouait des reprises de grands classiques de jazz avec une touche orientale, puis j’ai sorti mes vieilles compositions et on s’est mis à enregistrer. L’album Hada Makan est né ainsi. Actuellement, je travaille sur un autre album avec Roberto Franzetti qui m’accompagne aujourd’hui au saxophone. Grâce à notre collaboration, j’ai fait un featuring avec le big band jazz de la ville qui a été un vrai succès et qui m’a donné une visibilité en Allemagne. Ensuite, j’ai fait un tour de jam en France qui a également été très bien accueilli.   

Et au Maroc ?

J’ai joué au Maroc l’année dernière et cette année également, entre autres, des reprises marocaines de grands classiques de jazz qui ont été très bien reçues du public. Ce sera d’ailleurs l’objet d’un projet à venir avec un groupe de jazz professionnel. Un peu à la manière des classiques repris à l’afro-cubaine en Amérique latine. Je suis actuellement en train de travailler avec Mustapha le slameur pour un titre en arabe classique.