A Marrakech, le VIe festival consacre le film politique

Avec 121 films projetés, des rétrospectives abouties, des hommages sobrement rendus,
la VIe édition du Festival international du film de Marrakech (du 1er au 9 décembre) fut d’une bonne facture, bien que des efforts restent à faire en matière d’organisation. Récit.

Vendredi 1er décembre. Par cet après-midi au soleil inhabituellement pâle,à Marrakech, s’affiche partout le Festival international du film. Tous les cent mètres, un panneau de jaune ocre vêtu invite le passant à prendre part à la fête des yeux qui se prépare. Aux abords du Palais des congrès, celle-ci prend les couleurs rouge et bleu nila. Le tableau est magnifique, mais, pour l’heure, on n’a pas le temps de l’admirer comme il se doit. Il importe avant tout de décrocher la clé du bonheur, le fameux badge, sans lequel on est voué à faire tapisserie. La file est interminable, les indélicats s’y faufilent, et l’on a envie de filer à toute vitesse loin de la cohue. On se fait violence et l’on boit le calice jusqu’à la lie. Manière de tromper son impatience, on engage une conversation avec ses voisins de queue à propos du froid qui sévit à Marrakech, de l’impéritie des organisateurs et des deux films marocains en compétition.

Une organisation dont les rouages grincent parfois

Après le purgatoire, c’est l’enfer qui vous engloutit. Les préposés aux accréditations ne savent pas où donner de la tête. Les demandes envoyées se sont perdues en route. Il faut les renouveler, puis se faire prendre en photo, parce que celle que vous avez dûment expédiée n’est pas arrivée à bon port. Au bout de tant d’épreuves, vous êtes lessivé. Vous avez encore la force de brandir triomphalement votre sésame en face des pauvres hères qui attendent leur tour. Bientôt, vous devrez déchanter : pour avoir droit d’accès à la cérémonie d’ouverture, le badge est inutile, un carton d’invitation est nécessaire. Re-queue, cette fois devant le bureau de presse, affres de l’attente et nerfs à vif. Certains n’ont pas tenu le coup, ils ont replié bagages.
Les plus vaillants, une fois accompli leur parcours du combattant, se mettent à voir la vie en rouge et bleu. A 18 heures, le Palais des congrès, baigné de lumières, s’apprête à recevoir les étoiles. Dès que celles-ci commencent à redescendre de leur ciel, elles sont cueillies par des cris insolites. Ils sont poussés par Ahmed Senoussi, alias Bziz, et une trentaine d’inconnus au bataillon artistique. L’humoriste à longue éclipse est venu protester contre l’interdiction de télévision dont il se «prétend» l’objet. Pour parvenir à ses fins, il sort le grand jeu, appelant ses pairs à se rallier à sa cause, prenant à témoin les artistes étrangers de l’injustice qui lui est faite, et tentant même d’empêcher la voiture du ministre de la communication, Nabil Benabdellah, d’avancer vers le Palais des congrès. Un coup d’épée dans l’eau. Dépité, Bziz ravale sa révolte, range ses banderoles et s’en retourne pathétiquement par là où il est venu.
«Mais qui c’est celui-là ?», interroge une adolescente. Comme la plupart des jeunes de son âge, elle ignore jusqu’à l’existence de Bziz. Sans attendre qu’on éclaire sa lanterne, elle se fraye un chemin vers le tapis rouge sur lequel les stars continuent de glisser leurs pieds en or massif.
«Moi je suis venu pour voir de près DiCaprio, c’est mon acteur préféré», nous dit un jeune marrakchi. «Moi c’est Yousra ma préférée, je ne sais pas si elle est là», murmure une jolie nymphette. Les deux groupies en seront pour leurs frais. Leurs idoles leur feront faux bond. Il en ira de même pour une kyrielle de vedettes promises. Ce qui émousse un peu l’éclat de cette VIe édition, chiche en glamour. Sandrine Bonnaire passe, Ludivine Sagnier lui emboîte le pas. Les deux comédiennes sont accueillies par une rafale d’éclairs. La plupart des badauds ne les reconnaissent pas. Un sexagénaire se renseigne sur leur nationalité : «Ah, c’est des Françaises ! Moi, rayon français, j’en suis resté à Brigitte Bardot, Sophia Loren et Gina Lollobrigida, les jeunes, connais pas». Inutile de rectifier les erreurs, le bonhomme semble aimanté par les décolletés qui flattent indolemment ses yeux fatigués.

Les comédiennes marocaines ravissent la vedette aux stars étrangères

Voilà que surgit le lutin Jamel Debbouze. Malgré ses 1,65 mètre, 50 kilos, il est loin de passer inaperçu. Ovation interminable, mitraillage à mort des photographes et assaut des animateurs. A faire pâlir de jalousie le président du jury, Roman Polanski, ignoré du public non averti. Sur ce, un chat errant, trompant la vigilance des agents de sécurité, promène sa queue altière sur le tapis rouge, avant de s’engouffrer dans l’enceinte du Palais des congrès. Rires retentissants et réflexion amère d’un comédien de bas étage : «Les chats ont les honneurs du tapis rouge alors que nous sommes traités comme des chiens». Il parle pour lui, car jamais les gens de spectale marocains n’ont été autant soignés aux petits oignons. Et ils s’en sont montrés dignes, particulièrement les femmes. Se présentant en caftans somptueux, les Hanane Fadili, Nezha Regragui, Asmaa Khamlishi ont ravi la vedette aux stars étrangères. L’apparition de Amina Rachid affole l’applaudimètre. Cabotinant devant les photographes, elle manque de s’emmêler les paillettes. On a frôlé la catastrophe. Sofia Essaidi, en robe noire qui ne masque pas les appas de la lauréate de la Star Academy, effectue un numéro de charme vivement applaudi. Point d’orgue de ce défilé des grâces. Le rideau est levé.
La cérémonie d’ouverture, pour laquelle Mouna Fettou est promue maîtresse, s’engage mal. A cause de la grotesque prestation de la comédienne qu’on a connue plus inspirée. Censée présenter l’événement en langue arabe, elle s’égare, contre toute attente, dans un laïus en un français tout en pataquès, grossières erreurs et approximations, doublonnant, de ce fait, avec le coanimateur qui ne sait plus sur quel pied danser. Stupeur et ricanements dans la salle. Le florilège rituel des éditions précédentes la distraira quelques instants de cet impair. Ensuite, Mouna Fettou reviendra, dans de meilleures dispositions, pour recevoir le président du jury, Roman Polanski, puis les jurés.
Surprise, mais cette fois-ci agréable, de l’assistance. Jugeant sans doute la cérémonie trop solennelle à son goût, Jamal Debbouze, membre du jury, envoie balader la formule sacramentelle et lance un hérétique : «I declare the sixth edition of Marrakech… mahloul». Le public rit à en pleurer. De la gaieté il passera sans transition à l’émotion suscitée par l’hommage rendu au Gabin local : Mohamed Majd. Avec le monstre sacré français, le comédien marocain partage un calme détaché, une autorité confondante et cette manière d’habiter ses rôles avec la réserve de ceux qui savent passer à l’acte. A l’interprète de Forêt, Al Borak, Le Cheval de vent et Le Grand Voyage succédera sur le podium le cinéaste égyptien Tawfiq Salah, dont la carrière est flamboyante (Darb Al-Mahabil, Al-Mutamarridun, Yawmiyyat Na’ib, Al-Makhdu’un…). Le public se lève comme un seul homme pour applaudir à tout rompre.

Jamel Debbouze sort Abderraouf de l’oubli : émotion intense

La cérémonie d’ouverture est close. Jamel Debbouze n’est pas de cet avis, il tient à jouer les prolongations, de généreuse manière. «Je voudrais dire à monsieur Abderraouf ici présent : je vous adore». L’intéressé en perd du coup la voix. On le presse de se lever, il s’exécute péniblement. Les photographes l’assaillent, les cinéastes étrangers se tournent pour voir à quoi il ressemble, l’heure de gloire du benêt nasillard oublié est enfin arrivée… grâce à un histrion céleste. Après ce moment de grâce, un bonheur d’expression cinématographe avec la projection des Infiltrés, de Martin Scorsese, autre figure espérée, qui n’a pas fait le voyage jusqu’à Marrakech.
Samedi 2 décembre. Il est dix heures. Les invités éprouvent de la peine à émerger, tant la fin de la soirée passée à la discothèque de l’hôtel Atlas Medina a été scrupuleusement arrosée. La cérémonie d’ouverture est le principal sujet de conversation des comédiens et des cinéastes qui, entre deux poses avec les admirateurs, dénoncent l’attitude de Bziz, duquel ils se désolidarisent, louent l’initiative très humaine de Jamel Debbouze, daubent Mouna Fettou. A 11 heures, la Salle des ministres est pleine à craquer. Personne ne veut rater Bobby, premier film en compétition à être projeté. On en sort enchanté. Servi par une distribution éblouissante (Sharon Stone, Demi Moore, Anthony Hopkins…) et une mise en scène au cordeau (Emilio Estevez), ce récit de l’assassinat du sénateur Robert F. Kennedy, candidat démocrate à la Maison Blanche, le 6 juin 1968, est un acte politique qui emporte la conviction. L’histoire est ourlée de feu, le monde, depuis toujours, a la fièvre, démontre Les Infiltrés. Bobby le confirme et en témoigne. Et c’est le film de témoignage qui se taille la part du lion dans cette VIe édition. Un dimanche à Kigali (4 décembre), du Canadien Robert Favreau, décrit de manière quasiment documentaire le conflit ethnicide entre Tutsis et Hutus, Be Ahestegi (5 décembre), signé Maziar Miri, prend comme prétexte la disparition d’une femme et sa recherche par son mari pour pointer l’obscurantisme dans lequel sombre la société iranienne ; Der Rote Kakadu (6 décembre), de l’Allemand Dominik Graf, est une romance au dénouement tragique, à cause du mur de Berlin dressé devant les amoureux. Métaphore éloquente. Le reste, à quelques exceptions près, est de la même veine : des œuvres en prise avec le sinistre réel, faites souvent avec des bouts de ficelle, mais débordantes de créativité.

La liste des défections de stars s’allonge de jour en jour

Mardi 5 décembre. A neuf heures du matin, les abords du Palais des congrès connaissent une effervescence indue à cette heure-là. Une nuée de jeunes s’abat sur le bureau où on délivre les invitations. C’est qu’à 11 heures, le film de Faouzi Bensaïdi, www.what a wonderful world, sera projeté. Dans les cafés avoisinants, les habitués papotent en attendant. Ici, on déverse un déluge d’éloges sur Martin Sheen et Susan Sarandon, qui ne cachent pas leur hostilité envers Bush. Là, on ne comprend pas la défection de l’Indien Kajol Devgan, dont on a concocté l’hommage la veille. Encore une vedette qui brille par son absence. On compte alors sur le film de Bensaïdi pour s’en consoler. Au terme de la projection, les appréciations sont contrastées. Certains crient au chef-d’œuvre, d’autres se montrent indignés. Un non-film, tranchent-ils. Jugement excessif. www. what a wonderful word est un exercice de style destiné aux cinéphiles plutôt qu’au grand public.
Jeudi 7 décembre. Durant toute la matinée, il n’est question que du film de Narjiss Nejjar, Wake up Morocco. Beaucoup en prédisent la réussite, compte tenu des promesses de cette belle fleur qu’a été Les yeux secs.
A 15 heures, la Salle des ministres du Palais des congrès est archicomble. Les premières séquences dédiées au fabuleux joueur Larbi Ben Barek comblent les nostalgiques. La suite n’est pas à l’avenant. Soucieuse de montrer son amour pour le Maroc, Narjiss Nejjar tire sur la corde patriotique jusqu’à ce que celle-ci vire à la propagande. La plupart des spectateurs en furent écœurés. Douche écossaise : aucun des deux films marocains, pour des raisons différentes, n’a la moindre chance de remporter un prix.
Samedi 9 décembre. La cérémonie du palmarès est fixée à 19 heures. Tout au long de la journée, les pronostics vont bon train. Bobby, Un dimanche à Kigali, Be Ahestegi, Dek Hor, Hirtia Va Fi Albastra, tiennent la corde, d’après les connaisseurs. Ils vont se rendre compte qu’ils n’ont pas vu juste. Le jury a plébiscité le film allemand, Der Rote Kakadu, un joyau que seuls quelques avertis ont remarqué. La surprise du chef, en somme, dans une édition parsemée de surprises agréables. Les stars absentes s’en mordront les doigts

Focus
Le palmarès

  • Etoile d’or
    «Der Rote Kakadu» (Allemagne), de Dominik Graf.
  • Prix du jury
    Hirtia Va Fi Albastra (Roumanie), de Radu Muntean.
  • Prix d’interprétation féminine
    Fatou N’Diaye, pour son rôle dans «Un dimanche à Kigali» (Canada).
  • Prix d’interprétation masculine
    Max Riemelt, pour son rôle dans «Der Rote Kakadu» (Allemagne).