Zéro Mika et Coca Zéro

à force de faire appel à la religion pour tout ce qui est affaire de propreté, de civisme ou de citoyenneté, on a des gens de peu de foi. Les services de voirie, eux, seraient mieux inspirés d’installer des poubelles dans les rues, l’école et les parents mieux avisés d’éduquer les enfants à la protection de l’environnement, et tous de laisser la religion dans le champ qui lui est réservé.

Il faut se méfier parfois des mots à la mode car cette dernière est souvent portée par des trompettes mal embouchées. De plus, la mode se démode vite et n’en reste que quelques «has been» mal informés ou ceux qui ne voient pas le temps passer. Pour les vêtements comme pour tout ce qui exprime notre comportement en société, et jusqu’à nos habitudes de consommation, la mode devient la norme et conditionne notre vie au quotidien. Il en va ainsi et également des mots dont on use et abuse. Deux mots sont aujourd’hui incontournables dans n’importe quelle conversation, discours ou article de presse. Ecologie et environnement. Si le premier, en français comme en arabe, renvoie aux sciences et aux idéologies, le second est plus abordable et a envahi le vocabulaire de l’homme de la rue. Il ressurgit à chaque micro-trottoir dans un reportage à la télévision dans la bouche de ces passants que l’on sonde. L’environnement ? Tout le monde est pour sa protection. On le confond très souvent avec la nature, la campagne, les fleurs qui s’épanouissent et les petits oiseaux qui gazouillent en toute liberté. L’homme de la rue arrêté par un porteur de micro n’a que de l’amour et du respect pour cet environnement. La rue, parlons-en justement. Sur l’avenue principale de la capitale que tous les médias classiques et électroniques privilégient pour sonder la vox populi , il n’y a pas une seule poubelle, à l’exception d’une grosse benne trônant face au siège du Parlement. Cela ne dérange aucune de ces personnes qui défendent la protection de l’environnement, heureuses de passer à la télé et n’oubliant jamais de glisser le fameux «hadith» hygiéniste et écolo imputé au Prophète : «Annadafa minal Iymane» (La propreté fait partie intégrante de la foi). Paradoxalement, ce «hadith», devenu quasiment une devise officielle accrochée un peu partout dans les administrations, les écoles et autres édifices publics et privés, ne semble pas avoir un quelconque effet dissuasif, ni même persuasif tant on le voit souvent exposé non loin d’un tas d’immondices. Mais voilà : à force de faire appel à la religion pour tout ce qui est affaire de propreté, de civisme ou de citoyenneté, on a des gens de peu de foi. Les services de voirie, eux, seraient mieux inspirés d’installer des poubelles dans les rues, l’école et les parents mieux avisés d’éduquer les enfants à la protection de l’environnement, et tous de laisser la religion dans le champ qui lui est réservé. Autre mot ou expression devenue un gag pour certains et pour d’autres une gageure, au propre comme au figuré, à savoir une  promesse ou une opinion singulière. Il s’agit du slogan plein de bonnes intentions : «Zéro Mika !» Quoi de plus noble, en effet, que cette décision ferme de mettre fin à la circulation de ces sacs en plastique qui font, hélas, depuis bien trop longtemps partie intégrante des paysages urbains et champêtres de notre pays. Une loi interdisant la fabrication, l’utilisation et la commercialisation de ces sacs a été promulguée et vite entrée en vigueur en moins de trois mois. C’est la loi la plus rapidement appliquée depuis les nouvelles règles de la FIFA, lesquelles, comme les footeux le savent, sont vite et bien respectées sur les stades des grandes équipes comme sur les terrains vagues jonchés de sacs en plastique. Et c’est en cela que la FIFA a plus de pouvoir à travers la planète que l’ONU, mais ça c’est une autre histoire. Zéro Mika donc ? Pas tout à fait, mais il y a des progrès. On en voit moins sur les marchés mais certains commerçants rechignent à respecter la loi et vous refilent des sacs en plastique blancs sous le manteau (si l’on ose dire par cette canicule) comme si c’était de la schnouf. Les plasturgistes (joli mot pour des denrées interdites) se plaignent de la rapidité et de la verticalité de la promulgation, les poissonniers et les marchands de poulets égorgés sur place et sous vos yeux ne sont pas contents non plus. A part cela, du mika il en reste encore sous d’autres formes et pour d’autres contenus, bouteilles et autres emballages. Coca a déjà son Zéro, diraient les mauvaises langues, alors à quand le retour du marchand de lait en vrac qui vient frapper à nos portes au petit matin, l’huile d’olive dans la jarre et l’eau dans une outre ? Plus sérieusement, c’est sans doute la loi la plus rapidement ou intempestivement promulguée et appliquée, mais ce n’est pas la plus liberticide quoi qu’en pensent quelques tenants d’un certain libéralisme, du consumérisme effréné et du superflu. Maintenant il reste à espérer que tout cela ne sera pas un effet de mode, mais un pacte citoyen respecté par tous afin que ce que nous jetons tous les jours ne nous revienne pas en plein visage. Si tout cela est bien pensé et inscrit dans la durée, nul doute que l’environnement et nos modes de consommation s’en porteront mieux. L’ethnologue Lévi-Strauss écrit quelque part : «Ce qui est bon à penser est bon à manger».