Voilement et dévoilement

Dans son ouvrage agréablement érudit: Comment le voile est devenu musulman (Flammarion), Bruno Nassim Aboudrar, professeur d’esthétique à la Sorbonne, romancier et auteur de plusieurs ouvrages sur l’art, fait ce rappel historique dès le début de son livre:

«Des trois religions monothéistes qui ont façonné la culture d’un monde ancien, étendu des confins de la Chine et de l’Inde aux rivages européens de l’Atlantique, la seule qui inscrive le voilement des femmes dans un passage parmi les plus sacrés de ses livres saints, la seule aussi qui fonde cette prescription sur des motifs religieux, et non pas coutumiers, est la religion chrétienne». Et de citer un passage de la première Epître de Saint Paul, véritable fondateur du christianisme. L’ouvrage de Bruno Nassim Aboudrar, dont nous avions rendu compte ici à sa sortie l’année dernière, lève le voile, si l’on ose dire, sur un morceau de tissu qui n’a pas cessé de faire débat depuis plusieurs années révélant ainsi combien le malentendu devient tragique lorsque la religion, l’actualité et les idéologies s’en mêlent.

On sait que le voile, et ses corollaires, foulard, burqa et autres fichus et accoutrements, renvoient en principe à l’invisible (le corps de la femme) mais en dévoilent paradoxalement le contenu et, partant,  le symbole. Autrement dit, le voilement n’est rien d’autre que le dévoilement d’une image et c’est précisément cette image de la femme qui est au cœur du débat. Bien plus que les autres tabous que toutes les religions, dont l’Islam, établissent et instaurent, la question de la femme demeure, dans une certaine conception de la pratique et de la croyance religieuse, un point nodal. On pourrait avancer à cela plusieurs explications de tout ordre, et partir dans un petit parcours interprétatif qui irait de l’anthropologie à la psychanalyse, en passant par le politique et son substrat idéologique ou tout simplement politicien. Certains auteurs l’on déjà tenté en pure perte de temps, de salive ou de papier. L’exégèse des exégètes est une voie d’accès qui mène à tous les excès, car on risque de mal nommer les choses de la foi, et comme l’écrivait Camus, «mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde»

L’habit faisant le moine, comme on n’aurait pas dit en terre chrétienne, on sait que le voile en tant que signe religieux peut être un signe de ralliement, et a été exploité comme tel lorsqu’on s’est mis à se compter. C’est le cas en période d’élection car cela donne paradoxalement de la visibilité à ce qui se doit de rester invisible. Mais se voiler la tête ne doit pas toujours être interprété comme une adhésion à telle ou telle formation politique à condition que cette dernière n’en fasse pas un signe de ralliement. Tout un programme ! Car le fait religieux n’est plus ce qu’il devait être : un fait à étudier pour en débattre sereinement. Le voile comme d’autres interprétations sommaires ou politiciennes de la religion s’installent comme des dogmes indiscutables, transcendant tout débat d’idées, critiques ou argumentation. Cette tendance qui a fait de ce fait religieux ou de cette nouvelle religiosité un signe des temps fait débat, depuis un certain temps déjà dans des contrées où la question religieuse a été, sinon réglée ou réglementée, du moins intégrée et adaptée  au processus démocratique et à l’évolution du «vivre-ensemble» social et politique. Seulement voilà que ces pays «avancés» sont rattrapés par le «retard» des autres ou le retour de leur passé. Mais sans compter sur le monde du profit et de la consommation qui guette toute les tendances et qu’importe d’où elles viennent et ce qu’elles charrient. Si cette vague de religiosité et ce «retour du religieux» sont là, autant en tirer profit. En effet, on sait que ce qu’on appelle l’économie du halal draine des milliards en euros et en dollars et que d’autres économies adossées à des croyances et des modes alimentaires ou non (Véganisme et végétarisme par exemple) constituent des parts de marché dans le monde de la consommation. Et comme, disent les créateurs et stylistes de la haute couture, «They Are no Rules in Fashion» (Il n’y a pas de règles en matière de mode), aujourd’hui, des marques célèbres de vêtement se sont mises, curieusement, à la mode dite islamique et comptent séduire une clientèle aisée. Les moins aisées de par le monde arabo-musulman, bien plus nombreuses, n’ont pas attendu ces marques pour se couvrir halal ou disent-elles, «pudiquement». Sans compter les encore plus démunies qui, elles, mettent n’importe quoi sur leur tête pour, disent-elles, ne pas être embêtées par n’importe qui. Tel va le monde ici, ailleurs et maintenant. Cependant, en France notamment, des voix, féministes ou non, se sont élevées contre cette double exploitation de la femme et le débat sur le voile a  repris de plus belle et depuis le début. Dans les médias traditionnels, et plus encore sur les réseaux sociaux, la question sur le voilement et le dévoilement est posée, mais cette fois-ci sur fond d’une actualité tragique hantée par les actes terroristes ignobles perpétrés en Belgique. Alors, encore une fois posons–nous cette question : de quoi le voile est–il le nom ? Pour notre auteur cité au début de cette chronique, Bruno Nassim Aboudrar, le voile «est devenu un outil de visibilité : rien ne fait plus image dans nos sociétés occidentales aujourd’hui que ces femmes voilées».