Violence physique et démocratie

Les peuples, pour un temps du moment, peuvent avoir le sentiment d’avoir repris possession d’eux-mêmes. Mais tout en ayant parfaitement à  l’esprit que Rome ne s’est pas construite en un seul jour, que la transformation politique et sociétale de ces nations ne peut être que le fruit d’un long processus, la grande question est de savoir sur quelle base éthique, morale et philosophique, l’arabo-musulman de demain va se reconstruire.

Soixante-quatorze morts et un millier de blessés, tel a été le bilan dramatique des heurts qui se sont produits en Egypte à l’issue de la défaite (3 à 1) du club cairote d’Al Ahly devant l’équipe Al Masry. Ce drame, survenu le 1er février à Port Saïd, jette un éclairage cru sur l’état de tension qui sévit dans le monde arabe. Il montre le degré de mal-être atteint par nos sociétés, mal-être dont la violence, en l’absence d’autres canaux, s’impose de plus en plus comme le seul mode d’expression.

Ce n’est certes pas une nouveauté que des gens meurent sur un terrain de foot. En Europe, le hooliganisme, notamment anglais, a transformé à maintes reprises les stades en champ de bataille. Il y eut ainsi, en 1985, le drame du stade Heysel, à Bruxelles, lors de la finale de la Coupe d’Europe des clubs champions. Des supporters anglais avaient alors jeté des projectiles sur les Italiens, provoquant des bagarres à l’issue desquelles une grille était tombée, conduisant à l’écrasement de plusieurs dizaines de personnes. Bilan : 39 morts et 670 blessés. A ce jour, ce drame était considéré comme le plus horrible et le plus marquant de toute l’histoire du football. Par la suite, il y eut, en 1989, la tragédie du stade de Hillsborough à Sheffield (93 tués dans une bousculade) ou encore, en 1995, celle du Guatemala (79 morts en raison d’un stade trop rempli) mais, dans ces deux cas, il y avait eu mort d’hommes pour des raisons d’infrastructures défaillantes et de mesures de sécurité insuffisantes. A Port Saïd, la tragédie, pour sa part, a été le fruit de la colère des supporters d’une équipe contre les joueurs de l’autre. Du coup, avec ses 74 morts et ses 1000 blessés, le drame de Port Saïd détrône largement celui du Heysel, devenant le plus sanglant des événements qui ont marqué l’histoire du football.

Beaucoup de facteurs peuvent, a posteriori, expliquer la survenue de cet événement tragique. Le contexte trouble et tendu du pays, en ces lendemains de révolution, n’y est certes pas étranger. Pourtant, qu’un tel déchaînement de violence ait eu lieu à l’issue d’un match de football dans un pays comme l’Egypte est sidérant. En effet, qui sait le pacifisme légendaire des Egyptiens, leur affabilité et leur formidable sens de l’autodérision, a du mal à les imaginer en train de s’étriper à cause d’un ballon. C’est pourtant ce qui s’est passé. Et c’est là un signe à la fois de la désespérance dans laquelle se débat une bonne partie de la population et de l’incapacité dans laquelle se trouve cette dernière d’exprimer son ressenti autrement que par la violence.

Hasard du calendrier, ce même mercredi, mais à Casablanca cette fois, l’ancien ministre français des affaires étrangères faisait une intervention remarquée au Forum de Paris/Casablanca Round. Procédant à un décryptage de la période actuelle, une période marquée, dit-il, «par l’intensité des crises et des situations», Hubert Védrine, pour faire ressortir les «différences énormes de perception» du moment présent, procéda à une catégorisation schématique du monde en trois pôles : un «monde inquiet», à savoir le monde occidental en raison de la fin de sa domination sur le reste de la planète pour des raisons à la fois économiques (crises financières) et technologiques (perte de sa suprématie) ; un «monde optimiste», celui des pays émergents pour qui, aujourd’hui, tout paraît possible et, enfin, un monde de «l’amertume et du ressentiment», à savoir le monde arabo-musulman. Amertume et ressentiment sont effectivement des sentiments sur lesquels on bute en permanence dans nos sociétés. Les impasses politiques dans lesquelles celles-ci se sont enferrées depuis les indépendances en sont la cause première. Dans les pays comme l’Egypte, la Tunisie ou la Libye où le «printemps arabe» a eu raison des dictatures en place, un verrou a sauté, celui de la peur. Les peuples, pour un temps du moment, peuvent avoir le sentiment d’avoir repris possession d’eux-mêmes. Mais tout en ayant parfaitement à l’esprit que Rome ne s’est pas construite en un seul jour, que la transformation politique et sociétale de ces nations ne peut être que le fruit d’un long processus, la grande question est de savoir sur quelle base éthique, morale et philosophique, l’arabo-musulman de demain va se reconstruire. Toutes ces révolutions, et ce, même si la mise a été récupérée par les islamistes, ont été menées au nom de «la démocratie». Aujourd’hui en effet, la démocratie s’est imposée comme le moins mauvais des systèmes politiques. Elle est, par exemple, ce qui a permis aux Européens de cesser de se faire la guerre, de faire que les batailles se livrent désormais avec des mots et non plus avec des armes. Mais l’instauration d’un tel système suppose un enseignement spécifique, basé sur des principes et des valeurs données. Elle suppose une «école de la tolérance» qui vous apprend le respect et l’acceptation de l’autre. Aussi, la grande interrogation quant au devenir de nos sociétés réside-t-elle là, dans leur capacité à mettre en place cette «école de la tolérance». Celle-là seule peut faire que la violence physique cesse d’être l’unique mode d’expression, sur un stade de football comme ailleurs.