Victoire de Hamas : après les discours, l’heure est aux actes

En 1996, Hamas avait boycotté
les élections, refusant de participer
à  un système politique mis en place par les accords d’Oslo qu’il dénonçait. Aujourd’hui, il s’est prêté au jeu démocratique. Il a, de ce fait, implicitement légitimé le contenu
de ces accords qui mentionnent
la reconnaissance mutuelle
de deux Etats.

Jeudi 26 janvier, onde de choc au Moyen-Orient : Hamas a gagné les élections en Palestine. On présupposait que le mouvement islamiste remporterait un nombre important de sièges au Conseil législatif palestinien (parlement) mais, jusqu’à la dernière minute, les sondages se sont obstinés à donner le parti au pouvoir, le Fatah de feu Yasser Arafat, gagnant. Il n’en fut rien. Avec 76 sièges sur 132 (Fatah 43), la victoire des islamistes a été absolue. Avant même l’annonce officielle des résultats, le premier ministre, Ahmed Qoréï, prenant acte de la défaite, présentait sa démission au président Mahmoud Abbas. Sous le coup de la déception, le comité exécutif du Fatah déclarait à chaud son refus net de tout gouvernement d’union nationale. Le Fatah irait ainsi rejoindre les rangs de l’opposition et Hamas devrait assumer seul la charge du pouvoir.

Tout le monde s’accorde à reconnaître qu’«une ère nouvelle commence» en Palestine. Quelle sera-t-elle ? Là est toute la question. Pour le moment, alors que les vaincus, assommés par l’ampleur du désastre, accusent le coup, le camp islamiste, à travers l’ensemble du monde arabe, pavoise. Cette «victoire de l’islam» en terre sainte dope tous ceux qui rêvent de pouvoir islamique pour leur propre société. Par ricochet, elle renforce les craintes des modernistes qui, à l’opposé, tremblent à l’idée de se faire diriger un jour par des apprentis talibans. En Palestine, ceux qui ont voté Hamas attendent une amélioration de leurs conditions de vie. Au-delà du conflit en lui-même, ils espèrent un changement dans la gestion interne de leurs cités. Ils clament certes vouloir l’application de la Chariâa et le retour des réfugiés mais, avant toute chose, ils aspirent à du travail et à des dirigeants intègres.

Le vote palestinien a plongé les capitales occidentales dans l’embarras. Hamas se trouve placé sur la liste noire des organisations terroristes tant par les USA que par la communauté européenne. Mais avec des élections transparentes et un taux de participation excédant les 70%, le peuple palestinien a clairement fait connaître son choix. Sur le terrain du conflit maintenant, que va-t-il se passer ? Toutes les rédactions internationales ont planché sur cette question et chacun y a été de son analyse. En vérité, il est très difficile de se hasarder à faire des pronostics, du moins pour ce qui est des conséquences sur le long terme de cette arrivée de Hamas au pouvoir. En fait, tout est possible. On peut assister, comme le profil des nouveaux dirigeants de l’Autorité palestinienne le laisserait supposer a priori, à une exacerbation et une radicalisation du conflit. Mais les belligérants, aujourd’hui arc-boutés dans une même intransigeance, peuvent nous surprendre par l’émergence d’un réalisme politique qui permettrait à terme une reprise sérieuse des négociations.

Ironie de la vie ! A quelques semaines près, Ariel Sharon, actuellement plongé dans un coma végétatif, se serait délecté d’une victoire qui est d’abord la sienne. Il est en effet celui qui, en acculant les Palestiniens au désespoir, les a jetés dans les bras de l’extrémisme religieux. Certes, la corruption et le népotisme de certains responsables palestiniens y ont grandement contribué mais, avec Hamas aux commandes de l’Autorité palestinienne, quel meilleur argument pour celui qui n’eut de cesse de clamer qu’Israël «n’a pas de partenaire pour la paix» ? Là, en effet, c’est clair. Avec un mouvement dont la destruction de l’Etat hébreu est inscrite dans la charte, pas de risque d’entonner l’hymne à la paix. Face à la communauté internationale, Israël a tout loisir à présent de légitimer une politique unilatérale construite autour de ses seuls intérêts. L’arrivée de Hamas au pouvoir signe le dernier acte de la mise à mort des accords d’Oslo.

Pour autant, faut-il se barbouiller le visage de cendres et estimer que le dialogue dans cette région du monde est un rêve désormais impossible? Quel que soit le résultat sorti des urnes, les Palestiniens ont administré au monde, et au monde arabe en particulier, une formidable leçon de démocratie. Malgré l’occupation et la misère de leur quotidien, ils ont assumé leur devoir de citoyen avec une maturité remarquable. Chez eux, on n’achète pas les voix, on vote. Leurs dirigeants, pour critiquables qu’ils puissent être, n’ont pas tenté de manipuler les élections. Ils se sont inclinés devant le verdict des urnes et ont permis l’alternance du pouvoir. Les Palestiniens ont été respectés dans leurs choix.

En 1996, Hamas avait boycotté les élections, refusant de participer à un système politique mis en place par ces accords d’Oslo qu’il dénonçait. Aujourd’hui, il s’est prêté au jeu démocratique. Il a, de ce fait, implicitement légitimé le contenu de ces accords qui mentionnent la reconnaissance mutuelle de deux Etats. Dans sa charte, il revendique la destruction d’Israël mais, étonnamment, dans sa plate-forme électorale, il n’a pas jugé bon de l’y inscrire. Par ailleurs, en Israël, alors que les principaux partis politiques excluent toute négociation avec Hamas, les sondages montrent qu’un Israélien sur deux en accepte le principe. Quoiqu’il en paraisse, les temps changent. Une génération succède à l’autre. La démocratie a porté les islamistes au pouvoir. Il leur incombe désormais d’en assumer la responsabilité et de répondre de leurs engagements vis-à-vis de leurs électeurs. Après les discours, l’heure est aux actes. Ceux que l’on posera là-bas verront leur onde de choc répercutée ici. Le pire n’est pas nécessairement inévitable.