Vers le tout-culturel

A l’évocation du mot culture, il arrive que certains sortent leur revolver alors que d’autres tirent des plans sur la comète. Il est vrai que ce vocable est trop chargé de vertus et, ipso facto, de malentendus. Chacun, en effet, voit la culture à sa porte mais nombreux sont ceux qui la confondent avec celle dite générale, avec la morale, l’instruction ou bien la compétence professionnelle. Mais pour ceux qui tirent dessus comme pour ceux qui en font une panacée, on peut opposer cette belle et lucide réflexion de l’écrivain et scénariste Jean-Claude Carrière : «L’autarcie culturelle et raciale est une marche à la mort. Elle est aussi irréalisable que son contraire, une culture mondiale uniforme».
Cet incipit un peu «prise de tête» est de circonstance en ces temps de toutes les réflexions échevelées qui traversent le landernau politico-médiatico-intellectuel sur l’axe Casa-Rabat depuis la tragédie du 16 mai. Deux ennemis indirects ont été mis à l’index : la misère sociale et la pauvreté culturelle. Le débat a été ouvert, des mesures et autres propositions d’urgence ont été annoncées pour lutter contre l’obscurantisme d’une certaine pratique religieuse. Dans ce débat, on entend surtout, et comme de coutume, les «inyakaïstes», à savoir ceux qui pensent qu’il n’y a qu’à faire : de la musique, du théâtre, du cinéma et autres spectacles de rue pour produire de la culture et donc des anticorps contre le mal obscurantiste. Cette option de la création impromptue comme riposte aux interdits des intégristes est recevable comme une réaction ferme et à chaud face à des crimes récents et insoutenables : une sorte d’antibiotique artistique ou une catharsis collective dont les effets ne peuvent être que bénéfiques.
Il reste que la culture, dans son acception courante, à savoir : les manifestations de l’esprit et de l’imaginaire sous forme d’œuvres ou d’activités artistiques et intellectuelles, est un processus qui s’inscrit dans la durée et puise son essence à la fois dans le substrat local authentique de bonne facture et dans sa fécondation par l’apport de l’universel. Or il en va de la culture comme du bâtiment: l’occasion fait le larron car toute création pléthorique et précipitée de la demande est une aubaine pour les margoulins des choses de la culture comme pour les spéculateurs du béton et du soi-disant habitat social. On va assister de plus en plus à la ruée vers l’ornementation artistique et la cosmétique culturelle vantée par les marchands de la médiocrité transformés en résistants de la vingt-cinquième heure contre l’obscurantisme. Avec notre propension, dans les deux secteurs public et privé, à souvent hisser l’incompétence au rang de la responsabilité même au sein des structures culturelles et religieuses, on devrait s’inquiéter à propos de l’efficience de la stratégie destinée à contrecarrer le discours des fanatiques et des excommunicateurs. Le choix de faire de la culture un rempart contre l’obscurantisme impose aussi celui des acteurs et des intervenants dans cette résistance. Car il est évident que ce défi exige une vision globale et des moyens à la hauteur des actions à mener, ne serait-ce que parce que l’adversité dispose d’un discours dans l’air du temps et, qui plus est, adossé à une croyance, laquelle, comme dit Régis Debray : «n’a pas besoin de preuve, elle n’est pas prouvable, ni probable, elle est probante. Elle démontre le mouvement en avançant.»
Il serait contre-productif que l’art et la culture, comme armes de résistance, soient retournés contre le fait religieux et mis au service d’une stratégie d’inquisition revancharde ou d’une ouverture permissive des vannes de ce qu’on appelle improprement «modernité». Du genre : un concert de musique techno à fond la caisse pour couvrir la sono de certains minarets. Le fait religieux est indéniablement une composante essentielle de l’identité culturelle marocaine et il n’est pas prouvé qu’il s’oppose à l’ouverture de l’esprit, à son enrichissement et à son plaisir par la création artistique et culturelle.
Il est quand même heureux que certains responsables se réveillent et admettent enfin l’efficacité du tout culturel à même de «sécuriser» le pays contre des maux auxquels on ne savait opposer que le tout-sécuritaire. Et une petite citation pour conclure intelligemment sous forme d’un précepte cher à Goethe : «La plus haute efficacité de l’esprit est d’éveiller l’esprit»