Une fatwa classée X

Cette fatwa a fait rire jusqu’aux confins de la Mongolie extérieure. Même les bonzes les plus zen ont dû se bidonner sous leurs robes rouge et jaune safran. C’est dire la charge comique de cette prescription sortie d’un esprit aussi tordu que malfaisant.

La célèbre fatwa sur l’allaitement de l’adulte est encore, si l’on ose écrire, dans toutes les bouches et ressort par intermittence à travers des faits divers relatés dans la presse de ce qu’on appelle monde arabe. Mais si vous la connaissez cette fatwa, voyons ! Rappel et explication du texte :c’est la prescription émise par un alem saoudien, le cheikh Abdelmouhsine Al âbikane, qui a autorisé les femmes, dans certains cas de promiscuité, à donner le sein à des adultes de leur entourage afin que leur soit interdit tout rapport sexuel du fait même de cet allaitement qui en ferait, ipso facto, des frères et sœurs. Ipso facto c’est vite dit, car on ne sait pas comment ce théologien à l’esprit tordu a pu imaginer un truc aussi vicelard. Il s’agit en fait, si on a bien saisi l’astuce de cet esprit machiavélique, de combattre le vice par le vice ou alors le grand mal par un  petit bien. Il faut dire que même après le tollé général engendré par cette prescription et sa dénonciation par des associations de femmes au Moyen-Orient, ses adeptes n’ont pas baissé les bras. Certains y tiennent encore pour être en conformité, disent-ils, avec les principes religieux. Mon œil ! «Le cheikh l’a dit donc on le fait et ce qui est dit est dit.» Et c’est bien là le hic, car tant que le théologien n’a pas émis une contre-fatwa abrogeant la première, certains s’accrochent encore à cette injonction comme un nourrisson affamé au sein de sa mère. Cette fois-ci, c’est le cas d’un vénérable vieillard égyptien recruté comme chauffeur par une institutrice saoudienne qui a exigé de cette dernière qu’elle lui applique la fatwa sur l’allaitement. Choquée, l’institutrice a dénoncé le vieux candidat à l’allaitement à un journal électronique du pays. Cette affaire a été rapportée par  le quotidien palestinien paraissant à Londres, Al Qods, qui lui a consacré la première page (22 juin 2010). Le journal a précisé que la fatwa de cheikh Al âbikane avait provoqué un débat et a été critiquée par un certain nombre de ouléma. Mais elle a été aussi soutenue, dans le même temps, par d’autres universitaires de son pays et dans d’autres régions de ce monde arabe halluciné où les ouléma sont prêts à monter au créneau dès qu’il s’agit de la femme. Bref, il y a eu débat et de quoi occuper le champ intellectuel arabe pendant un moment. Et nous qui nous nous plaignons de ce vide de la pensée, de ce silence des intellectuels, de l’absence de débat d’idées, de l’absence de démocratie, de carences en projets de société. En voilà un débat d’idée qui risque de mobiliser même l’homme de la rue. Surtout l’homme de la rue, car c’est pour lui que se décarcassent ces théologiens afin de le préserver contre ce monde de débauche et de stupre. C’est pour le bien de cet homme-là, et accessoirement de sa femme, qu’ils se triturent les méninges sous leur keffieh à carreaux pour trouver des astuces, concocter des fatwas et déjouer les pièges tendus par les suppôts de Satan qui sont partout : dans les livres, les projets innovants, la musique, l’art en général et surtout dans la liberté de penser et de croire.
Dans ce débat ouvert sur «l’allaitement de l’adulte» – alors qu’il devrait normalement être classé X-, il est heureusement des voix de femmes saoudiennes courageuses qui s’élèvent pour pourfendre ces théologiens libidineux qui ont fait de la sexualité et du corps féminin un fonds de commerce de fantasmes. C’est le cas, relevé toujours par Al Qods, de l’écrivaine Bouchra  Fayçal Assoubaie qui a publié un article dans le quotidien saoudien Oukad intitulé «Pudeur et vie des musulmanes» dénonçant les conséquences et les dérives de cette fatwa vicelarde et du harcèlement auquel elle a exposé les femmes de son pays. Sans compter la honte ressentie à cause du caractère caricatural qu’elle donne de l’islam et des musulmans. Cette fatwa a en effet fait rire jusqu’aux confins de la Mongolie extérieure. Même les bonzes les plus zen ont dû se bidonner sous leurs robes rouge et jaune safran. C’est dire la charge comique de cette prescription sortie d’un esprit aussi tordu que malfaisant.
On restera dans les prescriptions et autres joyeusetés liberticides et toujours avec les femmes. Cette fois-ci, il s’agit précisément d’une femme de chez nous invitée par l’inénarrable chaîne qatarie Al Jazira (le 28 juin 2010). Une alima (théologienne)  fraîchement émoulue d’Al Hassania a taillé un bout de gras avec un moustachu préposé à une émission intitulée «Acchariâ wal hayat» (la charia et la vie) Le thème ? Quand l’époux doit-il battre sa femme ? Tout un programme et un débat durant lequel à aucun moment on n’a entendu la voix de la raison. Ils ont tourné autour du pot, c’est dire de l’épouse, cité hadith et versets. Au final, on aura compris que : oui le mari pourrait bastonner son épouse mais dans certaines conditions et ces conditions sont tellement difficiles à réunir que c’est peu probable, etc. Le moustachu de l’émission, déçu ou pressé par le temps et la pub, mit fin au débat. Ce programme nous a été offert, nous précisera une voix off et d’outre-tombe, par «la Société qatarie de l’eau et de l’électricité» sous le slogan : «Hadaratoun wa taqaddoum» (civilisation et progrès) C’est l’illustration parfaite et numérique de l’oxymore télévisuel du monde arabe.