Une économie ramadanesque

Tant qu’il y aura des consommateurs touchés par la fièvre
acheteuse lors d’une période du calendrier lunaire – à  l’origine
dédiée à  l’ascèse et à  la spiritualité -, c’est pain bénit pour ceux qui sauront décliner les mythes et les paraboles en concepts marketing
et en têtes de gondoles dans les supermarchés.

Comme on trouve de tout sur le Net, il y a aussi ce dessin, précédé par une prescription sous forme de circulaire administrative, qui fait le tour de la planète et concerne le mois de Ramadan. «A l’occasion du mois de Ramadan, il a été décidé de transformer le bureau sous cette forme…» ; puis apparaît un dessin représentant un mobilier de bureau moderne qui se convertit en lit-canapé. Bon, on peut faire mieux ou plus iconoclaste comme vanne ramadanesque, mais c’est toujours ça de pris sur la bigoterie ambiante, qui sème la sinistrose un mois durant sous prétexte de jeûne.

C’est vrai quoi ! ce n’est pas parce qu’on s’interdit de bouffer que l’on doit aussi se priver de rire. Notez que la bonne humeur n’est mal vue que pendant la journée. Le soir, il est permis de se lâcher et pas qu’un peu… Partant d’une vieille tradition de suspicion qui revient en force, un type qui sourit en début d’après-midi ne serait qu’un Nazaréen, un touriste non musulman égaré ou un musulman de peu de foi et tout aussi égaré. Dans tous les cas, il vient de se taper un gueuleton, ce qui explique sa bonne humeur. C’est une conception de la spiritualité qui a la peau dure et la dent aussi : le jeûneur est hargneux et le fait savoir en vertu d’un hadith prêté au Prophète qui recommande de rétablir, de contrecarrer ou, au minimum, de dénoncer par la parole un mounkar. Ce vocable englobe tout acte, agissement ou comportement qui pourraient aller du péché à l’incivilité, en passant par l’injustice, la fraude et nombre d’exactions qu’aucune société civilisée, organisation humanitaire ou Etat démocratique normale ne sauraient tolérer. Le hic, c’est que c’est le jeûneur lambda, privé de tajine, de clopes, de café et de sommeil qui se substitue à tout ce beau monde, fantasme sur un casse-croûte qu’il subodore avoir été avalé par un type qui passe en souriant et lui jette un regard réprobateur comme on lance une fatwa express.

A propos d’express, le marketing du Ramadan qui accompagne toute l’économie de ce mois sucré se met vite, si l’on ose dire, au goût du jour. On peut en effet trouver des placards publicitaires dans la presse de deux sociétés multinationales de transport de colis et de courrier rapides qui sont la parfaite illustration de la mondialisation des traditions culinaires du Ramadan. Preuve que ce mois est loin d’être une période d’abstinence et d’ascétisme. Les deux compagnies rivalisent en slogans pour capter les clients qui voudraient expédier des friandises de circonstances : gâteaux au miel, chabakia, sellou et autres douceurs. On promet des réductions jusqu’à 50% sur les envois partout dans le monde. Et c’est ainsi que nos concitoyens et néanmoins coreligionnaires résidant à l’étranger peuvent goûter, grâce au progrès des transports, aux petits gâteaux de leurs mamans et de leurs familles. Si des sociétés internationales bien assises se mêlent de nos traditions religieuses et gastronomiques, c’est qu’il y a bien là un segment d’un bon marché à prospecter car il existe bien une économie du Ramadan comme il en existe une pour la fête du mouton qui montrera ses cornes trois mois après. A ce train, on ne s’étonnera pas si des pubs pour un «crédit Ramadan» surgissaient dans les médias au même titre que celles pour l’achat des ovins. Qui aurait dit que les religions pouvaient un jour donner naissance à de bonnes affaires ? Ceux qui les ont exploitées depuis toujours à des fins politiques l’avaient compris il y a belle lurette. Le monde de l’argent et les promoteurs de la société de consommation ne font que cueillir les fruits d’un travail séculaire. Si, en économie, rien ne se perd et tout se transforme, nous sommes bien là en présence d’une forme nouvelle de mondialisation du fait religieux qui est intéressante à étudier. Le consumérisme effréné, quel qu’en soit la motivation sociale ou religieuse, ne pouvait certes échapper à ceux qui font tourner à plein régime la machine de l’économie de marché. Et tant qu’il y aura des consommateurs touchés par la fièvre acheteuse lors d’une période du calendrier lunaire – à l’origine dédiée à l’ascèse et à la spiritualité -, c’est pain bénit pour ceux qui sauront décliner les mythes et les paraboles en concepts marketing et en têtes de gondoles dans les supermarchés. Il reste à dire, pour finir, que le jeûneur-râleur, toujours gêné de voir d’autres ne pas jeûner, qu’il soit un piétiste exalté, un alter-islamiste avisé ou un simple badaud affamé, a un bel et bien gras avenir devant lui.