Une coquille proverbiale

Lisez le mot COQUILLE après avoir laissé tomber le Q.
Le résultat est quelque peu grivois mais la perle, même
dans la coquille, n’en garde pas moins sa valeur. Intellectuel, non ?

«La perle est sans valeur dans sa propre coquille», dit un proverbe, indien semble-t-il. Ce qui est bien avec les proverbes c’est qu’on peut leur imputer n’importe quelle origine. Enfin, presque, car on peut relever, non sans étonnement, que les pays et les contrées pourvoyeurs de proverbes sont en général économiquement démunis. On ne sait pas s’il y a une causalité dans cette affaire mais le fait est que l’on ne cite pas souvent tel ou tel adage suédois, suisse ou encore américain. Alors qu’il n’y en a que pour les Indiens – d’Amérique et d’Asie -, les Chinois, les Arabes et les Africains qui se taillent la part du lion dans la production de proverbes et d’allégories. On peut dès lors se poser la question à mille balles : l’indigence engendre-t-elle la sagesse, comme une espèce de compensation, ou par la force des choses ? A moins que l’opulence soit incompatible avec l’aphorisme porteur d’une certaine morale et l’adage ciselé par les poètes anonymes des peuples fauchés et fatalistes. On parle ici des proverbes chargés de spiritualité et de richesse intérieure. Car on trouve aussi des proverbes sur le comportement en société et les combines des malins et des margoulins ou ce qu’on pourrait appeler hypocritement l’«intelligence sociale». A ce sujet, un financier rigolo, nommé Paul Lafitte, a inventé cette belle formule qui a valeur de proverbe : «La fortune est aveugle et l’argent n’a pas d’odeur, disent des communs proverbes. C’est pourquoi les financiers s’efforcent de perfectionner le toucher.»
Mais revenons à ce proverbe sur la perle qui est «sans valeur dans sa propre coquille» et que l’on peut mettre dans la case de l’intelligence sociale si on l’interprète au premier degré comme un signe ostentatoire de richesse. On pourrait aussi la considérer comme une métaphore de l’ouverture d’esprit de l’homme qui casse la coquille de l’isolement et du quant à soi pour donner et partager. C’est cette interprétation qui serait nécessaire aujourd’hui à cette partie de l’élite marocaine qui estime que, tant que l’espace de la création et de l’imagination de même que celui de la décision et des responsabilités sont souvent squattés par l’ignorance, l’inculture, la suffisance et le népotisme, il est de bonne intelligence de demeurer dans sa coquille. Il est fréquent d’entendre des personnes compétentes dans certains domaines tenir ce raisonnement, non par dépit ou esprit chagrin mais presque par instinct de conservation. En effet, depuis plusieurs années déjà, le mérite par l’incompétence et le non-savoir relève, dans nombre de secteurs, d’une stratégie de gouvernance. Cette gestion par élimination et chasse aux têtes dites chaudes, parce que bien faites, a laissé retourner dans sa coquille une pléiade de personnes qui sont ce qu’on appelle des perles rares. Elles le seront encore plus si elles n’ont aucune visibilité, ostracisées qu’elles sont par la volubilité, la futilité , l’obséquiosité ou la fausse notoriété dont on a fait parfois des critères de compétence et de mérite.
Maintenant que l’on est parti d’une simple maxime indienne, peut-être pour «raccommoder sa douleur avec des proverbes», comme le dit Shakespeare dans sa pièce bien nommée, Beaucoup de bruit pour rien, il est temps de délester cette chronique de cette charge de par trop moralisatrice. En effet, il est des jours où il vaut mieux en rire. Une des issues souriantes est de rester toujours dans les proverbes mais pour en dire du mal, c’est-à-dire le contraire de ce qu’ils sont censés formuler comme sagesse. C’est du reste un exercice qui n’est pas pour déplaire à ceux qui ont fait leur beurre sur l’incompétence et l’inculture tant il est vrai qu’«à notre époque, le mépris des proverbes, c’est le commencement de la fortune», comme disait Marcel Pagnol. Alors, à défaut de faire fortune, tentons de faire sourire en reprenant le proverbe indien sur la perle dans sa coquille. On peut prouver que la perle pourrait avoir une certaine valeur dans sa coquille ; mais à condition de prendre le mot «coquille» dans le sens du jargon des imprimeurs : à savoir qu’un mot dont on a fait sauter une ou plusieurs lettres peut en cacher un autre. Exemple et travaux pratiques: lisez le mot COQUILLE après avoir laisser tomber le Q. Le résultat est quelque peu grivois mais la perle, même dans la coquille, n’en garde pas moins sa valeur. Intellectuel, non ?