Une autobiographie pour deux

«Portes ouvertes sur le sable, portes ouvertes sur l’exil.», dit le poète Saint-John Perse précisément dans son recueil Exil.

Tout exilé, quelles que soient les raisons de ce dernier, ses origines, sa langue ou la terre qui l’a accueilli ou rejeté, pourrait faire sienne cette phrase expulsée comme un soupir. On ne peut pas ne pas penser à ces «portes ouvertes sur l’exil» en achevant de lire le roman, doublement autobiographique, Contre son cœur, de Hanif Kureishi, publié aux éditions Christian Bourgois et désormais dans la collection 10/18.

Doublement autobiographique parce que l’auteur a écrit, après avoir longtemps hésité, ses propres mémoires mais à partir d’un manuscrit laissé par son père après son décès. Dans ce manuscrit, le père de Hanif, Pakistanais qui a quitté son pays pour s’installer à Londres et fonder une famille avec une Anglaise, raconte son enfance sous l’empire britannique à la veille de sa dissolution. Issu d’une famille nombreuse de confession musulmane, aisée et cultivée, fils d’un colonel dans l’armée britannique, Kureishi père a toujours rêvé de devenir écrivain sans jamais réussir à se faire publier. C’est, au contraire et c’est là un des aspects le plus marquants dans les relations père /fils, et un marqueur important dans la vie et l’œuvre entière de Hanif Kureichi.

Ancien champion de l’Inde de cricket avant la partition de ce pays à la fin des années quarante, le père du romancier va vivre, et faire sa famille, d’un travail modeste comme fonctionnaire à l’ambassade du Pakistan à Londres. Il assistera aux débuts de la carrière d’écrivain et de scénariste de son fils Hanif, puis de sa consécration et des récompenses obtenues à la fois au cinéma et dans la littérature. Il en discutera avec son fils et entreront souvent en conflit, partagé qu’il est entre des sentiments de fierté en tant que père et de la jalousie, voire du dépit en tant qu’écrivain jamais publié et donc raté. Tout cela sur fond d’un double exil, celui de la partition de l’Inde et donc de l’exil de la famille au nouveau Pakistan ; puis celui de la vie d’un apatride dans la métropole britannique. C’est ce que le manuscrit laissé par le père de Hanif Kureishi révèle et permet au fils, désormais écrivain célèbre, de raconter en croisant leur deux vies et les deux carrières, l’une réussie et l’autre ratée. Entrent en jeu aussi les témoignages des oncles de Hanif Kureishi, personnages haut en couleurs ; les descriptions sans concessions du grand-père et de son caractère intraitable de patriarche autoritaire, colonel en fin de carrière menant une vie dissolue dans un empire britannique disloqué ; puis l’Inde divisée d’où sortira une nouvelle patrie, le Pakistan, qui ne sera jamais celle de tous les Kureishi, divisera puis dispersera la famille.

Avec le double talent de romancier et de scénariste qu’on lui connaît, Hanif Kureishi a su monter une autobiographie paternelle (qui est aussi la sienne) à la fois comme une œuvre littéraire et un documentaire familial. Il a, dès lors, écrit un livre à deux mains comme on exécute une partition musicale sur un piano lors d’une soirée familiale, réconciliant ainsi le père et le fils à la manière d’une thérapie psychanalytique idéale dont Freud aurait rêvé. Hanif Kureishi est lui-même un freudien convaincu, s’étant souvent allongé sur les divans de quelques psy de Londres. Mais le père  du romancier était aussi le premier à rêver d’un destin d’écrivain pour son fils. «Avec le recul, écrit le fils, j’ai l’impression que papa avait presque plus d’ambition pour moi et de confiance qu’il n’en avait pour lui-même». Par ailleurs, l’ouvrage se lit aussi comme les mémoires d’un écrivain, qui revient sur son apprentissage et ses doutes, ses lectures et les maîtres auxquels il est redevable (Tchekhov que son père adulait aussi, Dostoïevski, Salinger, Wilde, Camus… «Lorsque je doutais de ma vocation d’écrivain, écrit-il, ou de mon approche des idées et des personnages, j’appelais à moi Tchekhov, écrivain subtil, chantre suprême de la désillusion, de la souffrance et de l’inactivité, que, tout comme Albert Camus, l’on n’avait aucun intérêt à coincer dans une idéologie». Dès son jeune âge, il dévorait les livres sans but précis et dans un désordre absolu quant au genre avant de commencer à prendre des notes, de souligner des passages. «J’attendais de la lecture, écrit-il au début de son autobiographie, qu’elle développât mes connaissances et m’aidât à préciser ce que je considérais comme mon «orientation» ; qu’elle m’apportât des idées nouvelles dont je me servirais comme d’un outil, qui m’instruiraient et me donneraient l’impression d’être moins désemparé dans le monde, moins perdu, moins puéril».

Considéré désormais comme l’un des meilleurs représentants de ce  qu’on appelle «l’école» des écrivains de langue anglaise d’origine étrangère, Hanif Kureishi, comme Salman Rushdie, Zadie Smith, Monica Ali et bien d’autres, a renouvelé le genre romanesque anglais et inscrit, en usant de la langue de l’autre, la littérature dite «immigrée» dans une nouvelle patrie qui ne reconnaît que le talent et la qualité littéraires comme valeurs intrinsèques.