Un week-end halal

Toutes les cultures et les religions sont fondées sur la notion de l’interdit, et tout ce qui ne l’est pas est donc censé être permis.

Voire. Si dans les questions  morales le licite et l’interdit sont plus vagues, plus générales et souvent sujets à discussion, dans l’alimentation et les habitudes alimentaires qui les encadrent le licite est inventorié et quasiment réglementé. A telle enseigne que certains pays musulmans fixent  simplement par arrêté ministériel les denrées pouvant relever du halal. C’est le cas en Algérie, selon la presse locale, où un arrêté a été signé récemment par les ministères concernés, définissant comme halal «tout aliment autorisé par la religion musulmane, ne constituant et ne contenant pas de produit ou matière “non halal”. Il ne doit pas avoir été en contact direct avec des aliments ne répondant pas à ces exigences». Et d’inventorier les denrées suivants : les porcs, sangliers, mulets et les animaux nourris volontairement et de manière continue d’aliments non halal, ainsi que les plantes toxiques et les boissons enivrantes ou dangereuses.  On remarquera dans cet inventaire que si pour les animaux cités et les boissons enivrantes l’affaire est entendue depuis des siècles (même si ce pauvre  mulet a rejoint la famille du  cochon par arrêté ministériel), on est en peine de savoir ce qu’est une boisson dangereuse. Un soda contenant trop de gaz, une limonade trop sucrée ou une boisson dite énergisante ?

Mais loin des ces considérations administratives sur une notion aussi difficile à cerner et que la bureaucratie complexifiée, par vocation, ne peut que compliquer certains de ses éléments irrationnels, on sait depuis quelque temps que le halal, notamment en Europe, est devenu autant un label qu’une prescription religieuse. N’est-ce pas là une aubaine pour des industries qui veulent se tailler des parts de marché dans l’agroalimentaire et la grande distribution en Europe et ailleurs ? Et c’est déjà le cas depuis une dizaine d’années que le produit halal a le vent en poupe. On ne compte plus les linéaires et espaces réservés au label halal dans les grandes surfaces, ni les marques et les prouesses en marketing qui lui sont dédiées. S’adaptant aux comportements et aux habitudes alimentaires d’une large frange de la population, les experts en «innovations» et en recherche et développement ne cessent de mettre sur le marché des produits qui sont calqués sur l’offre non halal existante. On a déjà lancé depuis longtemps la charcuterie halal avec son jambon fumé de dinde et autres saucisses avec un packaging idoine qui rappelle son pendant haram à base de viande de porc. On connaît aussi la fameuse bière halal qui fait la mousse et les bulles mais ne fait pas tourner la tête. Et puis on se rappelle de ce drôle de coco qui lança un jour un coca licite auquel il donna le nom provocateur de «Mekka-Cola», mais qui coula vite car il s’était attaqué  à un gros morceau. Bref, le halal c’est du pain béni pour le business. Et business as usual, d’autres secteurs se sont attaqué à ce label soutenu par  des prescriptions religieuses constamment revisitées par des exégètes de tous poils. Le monde de la finance et celui des assurances, qui sont souvent les mêmes. Et plus récemment le secteur des services, et il fallait s’y attendre, celui de l’hôtellerie par exemple. Déjà installé timidement à Marrakech, le concept de l’hôtel halal, entendre sans alcool, commence à «séduire» certains promoteurs qui y voient là «une niche en hausse», comme a déclaré l’un d’eux récemment à la presse. Il semblerait que ce sont les touristes étrangers qui sollicitent ce type de service sans alcool. Mais comme il ne faut pas exagérer non plus, cet hôtel disposera tout de même de son spa. Un spa halal, c’est quoi exactement ? Peut-être la prohibition de la mixité, comme dans un hammam beldi en somme ! Mais après tout, si ces touristes étrangers veulent se baigner et se relaxer entre hommes, pourquoi les contrarier ?

Si le halal est un marché porteur et que des entreprises ont compris son ressort, son essor ne cesse de compliquer davantage les questions de l’identité auprès d’une partie des populations immigrées de confession musulmane en Europe et notamment chez les jeunes. Paradoxalement, la montée de l’islamophobie, que l’on impute aux conséquences et dérives de la guerre contre le terrorisme dit islamiste, consolide la nation du halal et fait donc les affaires de ceux qui l’exploitent dans les deux acceptions du terme. Ils sont parfois dans plusieurs camps parfois antagonistes : le religieux, le politique ou l’idéologique mais aussi celui des entreprises et du commerce. Enjeu politique et enjeu commercial, le halal continue d’avoir le vent en poupe contre vents et marrées. Des salons d’alimentations  et des journées spéciales lui sont dédiées, comme c’est le cas en France ce samedi  et dimanche 10 et 11 mai. Un week-end  pas tout à fait halal, comme on aurait pu le croire à deux jours près. Mais que voulez-vous ? On ne peut pas toujours avoir le beurre et l’argent du Beur ! Sinon, le must d’un musulman new age, ce serait un week-end halal dans un hôtel halal all inclusive à part l’apéro.
Enfin et pour conclure avec des chiffres et des êtres, un responsable d’une entreprise européenne qui investit, entre autres, dans la viande halal et ses dérivés a expliqué pourquoi il croit au potentiel de ce secteur : «Il faut savoir qu’il y a 1,3 milliard de musulmans et c’est la religion qui croît le plus. En réalité, ils absorbent 33% de la nourriture mondiale. Le problème, c’est que les religieux veulent aussi garder les sous de la grosse machine à certifier halal (…)».