Un peu de soleil dans un bol de crise

Il n’est pas ici question de faire l’éloge de l’indifférence aux affaires du monde, ni de prétendre que les gens de l’hémisphère sud, inondés par ce soleil qui fait tant rêver les vacanciers nantis du nord, se la coulent douce. certes, la crise mondiale, si elle fait peur aux riches et les poussent à  réfléchir, elle frappe d’abord les gens de peu.

Est-ce qu’un homme né, comme dirait Camus, «à égale distance entre la misère et le soleil» serait plus heureux que s’il l’était entre le froid et l’indifférence ? Le bonheur serait alors une affaire de géographie. Un peu comme dans la chanson d’Aznavour : «Emmenez-moi», là où il lui semble que «la misère est moins pénible au soleil». Le sujet est en vérité moins bucolique qu’il n’y paraît en ces temps de crise où un flot d’informations relayées par toutes ces chaînes qui inondent toutes les régions du monde, les contrées les moins connues de la planète et celles où vivent des populations qui n’y comprennent goutte. Allez expliquer à ces gens-là que des traders excités par un jeu boursier ont failli couler le monde à coups de clicks sur des ordinateurs, que dans certains pays les gens riches sont protégés par un bouclier fiscal, et qu’aujourd’hui les gouvernements des grands pays demandent une refonte complète du jeu de la finance «de marché». Cotations, indice du Dow Jones, Cac 40, action, obligation, marché primaire, marché secondaire : toute cette novlangue surgit intempestivement au cours des bulletins d’informations économiques dans toutes les langues du monde et notamment dans de nombreuses chaînes arabes du Moyen-Orient. Et pour cause : leurs bailleurs de fonds ont des billes dans ces affaires-là et sont concernés au premier chef par la dernière cascade de faillites bancaires à travers le monde. On vous laisse imaginer ce qui se passe dans la tête du téléspectateur lambda qui reçoit ces infos, dans cette novlangue traduite en arabe, juste après des reportages sanguinolents sur Gaza, une manif dispersée par la police en Egypte, quelques vociférations d’illuminés hirsutes contre l’impérialisme impie et ses affidés (qui sont, bien entendu, certains régimes arabes, selon l’origine et la ligne éditoriale de la chaîne, Al Jazira ou les autres, soit au total pas moins de 700 valeurs année 2009).
Alors crise ou pas crise ? Lorsqu’on regarde tous les jours le JT du soir, si on arrive à déchiffrer cette langue mystérieuse de la finance, si l’on habite dans l’hémisphère nord et que l’on a un travail, disons stable, quelques traites pour payer la maison, deux enfants à charge, on ne peut que se sentir concerné et donc craindre des lendemains incertains. Surinformé, surendetté et surmené on est fatalement  submergé par la peur. Car, et on peut le vérifier, toute information redondante est basée principalement sur la peur. Celle-ci est le levier fondamental de tout pouvoir, politique, économique ou religieux, même dans les démocraties les plus libérales ; et le pouvoir des médias en est, de plus en plus, le vecteur et l’instrument. Mais alors quel rapport entretient-on avec la crise lorsqu’on n’en sait rien ou que l’on n’en saisit ni les tenants ni les aboutissants ? Le mot crise, pour faire simple, est d’abord une notion qui renvoie à une rupture, dans le sens négatif, avec une situation antérieure jugée meilleure. Elle serait aussi renouvelable, car c’est la répétition d’un fait qui crée la «vérité», un peu comme dans cet exemple dans l’histoire naturelle où Gide s’interrogeait poétiquement (ça nous changera un peu avec la novlangue) «Qui donc oserait soutenir que le papillon est le même être que la chenille, si le fait de la métamorphose ne s’était produit qu’une fois ?…»
Il n’est pas ici question de faire l’éloge de l’indifférence aux affaires du monde, ni de prétendre que les gens  de l’hémisphère sud, inondés par ce soleil qui fait tant rêver les vacanciers nantis du nord, se la coulent douce. Certes, la crise mondiale, si elle fait peur aux riches et les poussent à réfléchir, elle frappe d’abord les gens de peu. Ces derniers, c’est l’évidence, sont bien plus nombreux au sud qu’au nord. Faut-il pour autant faire preuve de pessimisme  quant au sort aussi bien de ceux qui sont nés «à égale distance de la misère et du soleil» que des autres ? Un esprit brillant et expert de renom comme Jacques Attali, faisant «l’éloge du pessimisme» en temps de crise dans une de ses dernières chroniques à l’Express, écrit que «l’on peut être à la fois pessimiste dans le diagnostique et optimiste dans l’action». C’est exactement ce que prônait Gramsci il y a bien longtemps dans une belle formule mais pour bien d’autres engagements : «Il faut allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté». Gramsci avait aussi pensé la «crise» en la définissant, tel que le relève Robert Maggiori en commentant dans Libération le dernier livre du philosophe français Michel Serres (Le Temps des Crises, Ed. Le Pommier), comme cet «état particulier, dramatique souvent, où le “vieux” n’est pas encore tout à fait mort et le nouveau pas encore tout à fait “né”. Pendant qu’elle se déroule, il se peut qu’on distingue mal ce qui disparaît : un régime, un système, une histoire, une culture, un monde. Mais la nouveauté qui va nécessairement survenir n’apparaît que si les hommes l’inventent». Et on ne pourrait l’inventer, pour revenir à la belle formule gramscienne, que par «l’optimisme de la volonté».