Un pas en avant, un autre en arrière

Selon une étude réalisée par Google Trends, le Maroc se situe à  la cinquième place des pays qui consomment le plus de vidéos pornographiques ! Après cela, on crie au scandale quand un artiste braque sa caméra sur une réalité connue de tous !

Deux ans avant la date prévue, le Maroc a réalisé le premier Objectif du millénaire pour le développement. Il a réduit de moitié l’extrême pauvreté et la faim dans le pays. Cela lui a valu de recevoir la distinction de la FAO dimanche dernier à Rome. En des temps où les bonnes nouvelles se font rares, celle-ci réjouit. Que moins de personnes souffrent de la douleur lancinante de la faim et que l’extrême pauvreté régresse constituent des avancées importantes pour le pays.

Maintenant, ce n’est pas ce type d’information qui va mobiliser les foules, surtout après ces jours enflammés lors desquels un film, un déhanchement torride et deux topless ont fait friser l’apoplexie à tout ce que le pays compte comme gardiens de la vertu. Sur le premier registre, celui du développement comme sur le second, celui des mœurs, on enregistre une dynamique qui fait bouger les lignes et transforme, même à son corps défendant, le corps social.

Le combat contre la faim est la première des batailles, celle sans laquelle aucune autre évolution n’est envisageable. On ne peut donc que se féliciter de la réussite de la politique menée dans ce sens par l’Etat. Il s’agit là, sans bémol aucun, de pas notable en avant. Il en va différemment de ce qu’exprime le déchaînement de passions haineuses suscité par un simple film que, de surcroît, personne n’a vraiment vu. La violence des réactions exprimées à travers les réseaux sociaux en dit long sur les contradictions et l’incapacité à se regarder en face de la société. Quant à l’interdiction du film, comment ne pas faire le parallèle avec celle qui frappa la revue Kalima en 1987 ? Là aussi, pour avoir parlé de prostitution, ce magazine avant-gardiste avait subi les foudres du censeur. Dans quasiment les mêmes termes, «incitation à la débauche, atteinte aux valeurs et à l’image du pays…» et selon le même procédé, à savoir une notification d’interdiction orale et non écrite. A près de trente ans d’intervalle, la rhétorique reste identique et le réflexe de déni aussi puissant. Si, à l’époque, le pôle répressif était représenté par l’Etat, aujourd’hui, ce dernier n’en a plus l’apanage.

C’est du corps social même qu’émanent les réactions les plus violentes. Cette régression n’épargne pas les formations politiques. Comment, là aussi, ne pas se rappeler qu’en 1987, Khalid Jamaï, alors rédacteur en chef de l’organe de presse de l’Istiqlal, l’Opinion, et membre du comité exécutif de ce parti, s’était déplacé en personne pour exprimer son soutien à l’équipe de Kalima. Aujourd’hui, l’Istiqlal est le premier, avant même les islamistes, à avoir dégainé contre Much loved. D’abord par la voix de son secrétaire général, Hamid Chabat, puis par celle de sa chabiba qui a organisé un sit-in devant le Parlement pour dénoncer le film. Cette manifestation semble d’ailleurs être ce qui a précipité la décision d’interdire le film.

Au-delà de l’affligeante dérive populiste à laquelle nous assistons dans le champ politique, le plus inquiétant réside toutefois dans cette prolifération de menaces de mort lancées à la tête de quiconque ose une opinion ou une œuvre qui dérange ou remet en question l’ordre moral dominant. Ordre moral qui, soit dit en passant, n’a de moral que le nom. Car quelle est cette morale qui se complaît dans l’hypocrisie et la fausse vertu, au mépris de l’éthique et du droit de chacun au respect et à la dignité ? Les diatribes contre Nabil Ayouch et ses comédiens, le harcèlement et les menaces dont ils sont l’objet montrent à quel point notre société est malade de ce qu’elle refoule et qu’elle se refuse de regarder en face. Qu’importe les centaines d’avortements clandestins quotidiens, les milliers d’enfants non désirés abandonnés dans les orphelinats quand ce n’est pas dans les poubelles, les petites bonnes violées et réduites à finir sur le trottoir, qu’importe cette réalité-là. Tant qu’elle n’est pas dite, qu’elle n’est pas montrée, elle n’existe pas. Du moins pour nos âmes prétendument vertueuses, d’où leur fureur quand un déchireur de voile comme Nabil Ayouch la leur met sous le nez.

Sauf à s’extraire de la marche du monde, la société est acculée à l’ouverture. On ne peut inviter Jennifer Lopez et attendre d’elle qu’elle se comporte en nonne. Se dire dans la modernité et conserver des interdits d’un autre siècle. Les réactions de violence extrême au film de Nabil Ayouch traduisent, entre autres, un état profond de frustration sexuelle. On prône la vertu et on consomme du porno, c’est ça notre réalité ! Selon une étude réalisée par Google Trends, le Maroc se situe à la cinquième place des pays qui consomment le plus de vidéos pornographiques ! Après cela, on crie au scandale quand un artiste braque sa caméra sur une réalité connue de tous !
Maintenant, et là est l’évolution positive, malgré sa violence, le débat s’est ouvert sur un sujet tabou. En cela, le réalisateur de Much loved aura fait œuvre d’utilité publique.