Un parcours d’exception

Edmonde Charles-Roux fut «démissionnée» après 16 ans à  la tête du magazine «Vogue» pour avoir, au grand dam de la direction américaine, osé mettre un femme noire en couverture.

La première chose qui frappe quand on la rencontre est sa formidable vivacité d’esprit. Tout en elle pétille, le verbe comme le regard. Si les traits accusent le poids de l’âge, l’expression reste d’une extraordinaire juvénilité. Le soir de son arrivée à  Casablanca, elle n’était pas couchée avant deux heures trente du matin. Son énergie ne se démentit pas les jours suivants. Ses hôtes eurent à  constater l’infondé de leurs craintes : enchaà®nant les visites, les conférences et les dà®ners, leur invitée ignorait le mot «fatigue». A 87 ans, il y aurait pourtant eu lieu de l’être, fatigué. Mais ce n’est pas le cas quand on est Edmonde, descendante de Charles-Roux «le Marocain»(*) et qu’on a consommé le siècle par les deux bouts.

Qui n’a rêvé de vivre plusieurs vies en une ? Par le biais de l’écriture, les écrivains s’offrent ce luxe et nous le font partager. Présidente de l’Académie Goncourt depuis 2002, Edmonde Charles-Roux est l’une des grandes figures de la littérature française. Couronnée par le prix en 1966 pour Oublier Palerme, son premier ouvrage, on retiendra de son Å“uvre, outre les romans, ses biographies phares de deux femmes d’exception, Coco Chanel et Isabelle Eberhardt. Or, lorsque l’on vient à  examiner sa vie et que l’on se penche sur le destin qui fut le sien, on retrouve ces mêmes ingrédients qui font la trame des romans. En nous la présentant, le président de la RAM, Driss Benhima, qui la recevait au siège de la compagnie pour une conférence, mit l’accent sur quelque chose qui nous parle beaucoup : sa qualité de «bent akila». Cette actrice de la vie publique française, qui occupa, selon les moments, tant le champ culturel que politique, se trouve en effet héritière d’une longue histoire familiale. Cette histoire la ramène jusqu’à  nos rivages, «la France devant à  Charles-Roux la carrière de Lyautey»(**). Avec sa lignée de diplomates et de bourgeois armateurs, la famille Charles-Roux a contribué à  façonner la politique méditerranéenne de la France lors des deux derniers siècles. Le grand-père, ami de Gallieni et de Lyautey, fut l’un des deux fondateurs de la Compagnie maritime du Canal de Suez. Le père, ambassadeur de France dans des postes aussi prestigieux que Prague, Rome ou Constantinople, en fut le dernier président. Le Maghreb aussi était présent dans leur vie. La petite Edmonde, dont l’enfance gâtée s’écoula dans les dorures de palais célèbres, grandit avec Lyautey pour parrain et le Maroc comme univers mythique, l’expression «ce n’est pas assez beau pour le Maroc» ayant accompagné toute son enfance. La forte proximité de la famille avec le maréchal avait conduit celui-ci à  charger les oncles d’Edmonde de l’ameublement de ses résidences au Maroc. Grand esthète, Lyautey avait le goût des belles choses, d’o๠le souci constant des Charles-Roux fils ne pas décevoir son sens de la perfection. Au-delà  de cet aspect anecdotique, le lien avec Lyautey devait conduire, des décennies plus tard, Edmonde à  consacrer douze ans de sa vie à  la biographie d’Isabelle Eberhardt, personnage extraordinaire de rébellion, dont Lyautey sauva, au sens littéral du terme, l’Å“uvre de l’eau.

Dire d’Edmonde Charles-Roux qu’elle vécut plusieurs vies ne relève pas de la simple formule littéraire. Son enfance privilégiée, son passé de résistante qui lui valut la croix de guerre et la légion d’honneur, ses années dans le journalisme au côté de Pierre et Anne Lazarfeld puis, seize années durant, en tant que rédactrice en chef de Vogue, le Goncourt dès le premier livre et son parcours littéraire, son histoire d’amour avec l’ancien maire de Marseille et ministre de l’intérieur de François Mitterrand, Gaston Deferre (dont elle fut l’épouse), chaque épisode de sa vie constitue un roman en soi. Mais pour revenir au point particulier évoqué en introduction, de sa qualité de «bent akila», une dimension essentielle de sa personnalité retient l’attention: l’intelligence avec laquelle elle sut mettre à  profit l’héritage reçu en matière de valeurs et de background intellectuel tout en n’hésitant pas à  s’inscrire dans la rupture et à  agir à  contre-courant chaque fois que sa liberté était en jeu. Car, le trait de caractère qui définit cette femme, tout aussi extraordinaire que ses héroà¯nes, c’est son goût effréné pour la liberté. Edmonde Charles-Roux se reconnaà®t dans Kafka quand celui-ci écrit que «vivre, c’est dire non» et Aragon – qui fut l’un de ses grands amis – quand il affirme qu’«on n’écrit bien que contre».

Lorsque la guerre éclate en 1939, Edmonde a 19 ans. Toute fille de diplomate qu’elle soit, elle s’engage en tant qu’infirmière ambulancière, ce qui lui vaut d’être blessée sur le champ de bataille en portant secours à  un légionnaire. Cela parce que, dans la dot familiale, il y avait cette chose sans prix qui se nomme le patriotisme. Par contre, au lendemain de la guerre, elle se jette dans l’aventure journalistique en faisant fi de l’opinion d’une partie de sa famille qui, estimant qu’«une femme honnête ne travaille pas», lui ferme ses portes. A Vogue, ce magazine de mode auquel elle fit participer les artistes et les écrivains les plus novateurs de l’époque, elle réussit la gageure de consacrer 30 pages sur 70 à  la culture. Et conclut en étant «démissionnée» sans préavis après 16 ans à  la tête de la rédaction, quand, au grand dam de la direction américaine, elle osa mettre une femme noire en couverture. Son parcours nous rappelle qu’il n’est plus précieux héritage que celui qui ouvre l’esprit. C’est là  le vrai capital qui construit l’être et nourrit la civilisation.