Un homme de bien s’en est allé

Les pas du frère du Roi se sont accordés à  ceux des camarades
de la gauche radicale, au milieu d’une foule immense de gens du cru
venus porter en terre l’enfant du pays qui, de la réconciliation
nationale, avait fait son credo.

Pour avoir connu l’ignominie, il a tablé sur la bonté.Pour avoir expérimenté dans son corps la rage haineuse de ceux dont le coeur s’est vidé de toute humanité, lui, par son action, a porté celle-ci au sommet de son expression.A ses tortionnaires, il s’est refusé à  concéder lamoindre parcelle de son âme. Comme ces diamants dont le fer ravive l’éclat, celleci, sous l’épreuve, a gagné en force et pureté.Aujourd’hui elle s’est envolée, nous laissant tous orphelins d’un homme de bien.D’un «Juste» pour reprendre les termes de Abdellatif Laabi, le poète, ami et compagnon de cellule du défunt.

Driss Benzekri est décédé et lesmots, après s’être bousculés dans la tête, s’échappent. Que coucher sur la page pour décrire l’émotion ressentie devant ce sourire empli de sagesse et de douceur qui s’est éteint à  tout jamais ? Ce n’était pas un proche, pourtant sa disparition laisse en beaucoup d’entre nous un vide immense. Cet homme, d’aucuns ont essayé de salir en l’accusant d’être devenu une marionnette entre les mains du pouvoir. En disant de lui qu’il avait été «récupéré », «instrumentalisé». Des journaleux ont parlé de lui d’une manière immonde, sans respect aucun pour ce que fut son histoire.Mais les Marocains n’en ont eu cure. Ils ont plébiscité cet homme. Ils l’ont aimé comme rarement un homme public a été aimé.Aujourd’hui, ils le pleurent avec une sincérité totale, ils le pleurent comme on pleure ces êtres d’exception qui vous réconcilient avec le bon et avec le vrai.

Cet homme, ce sage qui nous a quittés fut de ces jeunes vibrant d’idéalisme qui rêvèrent d’un Maroc débarrassé de l’iniquité et de l’arbitraire. UnMaroc o๠chacun serait considéré, respecté, jugé à  sa juste valeur. Il fut un marxiste-léniniste pur et dur, convaincu que, grâce à  l’action révolutionnaire, l’on pouvait enfanter une société sans classes et un homme nouveau pour le bonheur de l’humanité tout entière. Ses nuits de palabres à  refaire lemonde et à  fantasmer sur des lendemains qui chantent, il les paya, à  l’image de centaines d’autres de ses camarades, au prix le plus fort : condamné à  trente ans de réclusion, il en purgea dix-sept à  la prison de Kénitra, soit presque le tiers de ce que fut sa courte vie. Comme ses camarades d’infortune, son corps hurla sous la torture mais son esprit, à  aucun moment, ne plia. Cet homme frêle et de santé fragile était doté, aux dires de ceux qui l’ont côtoyé, d’un courage incroyable. Notre confrère JaouadMdidech fut son «compagnon de couloir» à DerbMoulayCherif, ce lieu de sinistremémoire.Dans La Chambre noire, son livre témoignage porté récemment à  l’écran par le réalisateurHassan Bengelloun, il rapporte cet épisode qui en dit beaucoup sur la personnalité de Driss Benzekri. Alors qu’ils étaient, entre deux interrogatoires, couchés dans le couloir, menottés, les yeux bandés, avec interdiction de se parler ou de simplement bouger sous peine de voir les coups repleuvoir sur eux, Driss Benzekri s’est redressé, a arraché son bandeau et a laissé éclater sa colère contre un «haj» qui était en train de tabasser un jeune de seize ans. Alors que lui-même venait de passer à  «la question», qu’il était comme les autres, là , sans défense, objet, à  toutmoment, de leur rage bestiale, il a eu ce courage inou௠de crier après un tortionnaire en lui demandant s’il n’avait pas honte de taper sur un adolescent. Ce que cela lui a valu : ce fut des mois d’isolement dans un coin sombre, ligoté et les yeux bandés.On crut le rompre, il n’en sortit que plus fort.

Il avait la légitimité de concilier l’inconciliable, a-t-on écrit de lui. Cela est vrai. Lors de ses funérailles, dans son petit village natal deAà¯tOuha, prince, ministres et peuple ont défilé côte à  côte.Les pas du frère du Roi se sont accordés à  ceux des camarades de la gauche radicale au milieu d’une foule immense de gens du cru venus porter en terre l’enfant du pays qui, de la réconciliation nationale, avait fait son credo.Portant l’intérêt national au-dessus de toute autre considération,Driss Benzekri avait fait ses choix.Ce qui primait pour lui, c’était non de punir des individus mais de dénoncer un système de répression. Non d’exercer la vengeancemais de rétablir les victimes dans leur dignité.De libérer leur parole et de faire un travail de mémoire dont bénéficieraient les générations futures.

Jusqu’au bout, cet homme aura souffert, hier des sévices et de la privation de liberté, plus tard des piques assassines de ceux qui l’accusèrent d’avoir «retourné sa veste». L’Histoire, à mon sens, ne retiendra qu’une chose : qu’il fut un grand monsieur.