Tuerie chez les bébés

Si par malchance il s’était agi d’un Mohamed et non d’un Kim, les islamophobes s’en seraient donné à  cÅ“ur joie pour invoquer une propension musulmane à  égorger à  tout-va. Mais, là ,
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pur souche du lieu. Le profil de l’auteur de la tuerie rajoute au trouble social profond suscité par cet acte.

Depuis l’affaire Dutroux, la Belgique n’avait plus connu un tel émoi. Survenu le 23 janvier, un fait divers terrible l’a plongée dans la plus grande consternation. A dix heures du matin, ce jour-là, Kim de Gelder, un Belge de 20 ans, s’est présenté  au «Pays des Fables», la crèche de Termonde, une bourgade située à 30 km de Bruxelles. Prétextant un besoin de renseignement, il a pénétré à l’intérieur et ce fut l’horreur. Armé d’un couteau, le jeune homme s’est déchaîné, frappant à l’aveuglette les enfants et les adultes présents. Deux bébés et une puéricultrice ont ainsi été poignardés à mort et dix-huit blessés ont été comptabilisés dont certains durent être confiés aussitôt à des chirurgiens plasticiens en raison de la gravité des coups de couteau reçus. Après son méfait, le forcené s’est enfui en bicyclette mais dans l’heure qui suivait, il se faisait appréhender par la police.
Des tueries dans des écoles ou des universités, on en a recensé un certain nombre au cours des années passées, notamment aux USA où la profusion des armes à feu met celles-ci à la portée de n’importe quel détraqué mental. En Europe, ce type de phénomène s’est également répandu, cassant l’illusion de ceux qui le pensaient propre à une violence particulière de la société américaine. Au Maghreb et dans le monde arabe, sauf rétention de l’information sur le sujet, il semblerait qu’on en ait été préservé jusqu’à présent. La forme prise par ce «massacre des innocents» tel que l’a nommé l’éditorialiste du journal belge  Le Soir, exprime un inédit de la folie meurtrière d’un «mass killer». Tirer dans le tas sur des élèves ou des étudiants est déjà en soi un acte qui suscite un désarroi intense. Le choix d’une crèche opéré par le tueur de Termonde et son recours à l’arme blanche rajoute la répulsion à l’incompréhension. Un esprit sain ne peut comprendre que l’on s’attaque à l’innocence absolue. Qu’est-il en effet de plus pur et de plus beau qu’un bébé ? De plus désarmé également ? Or, c’est contre ces petites cibles incapables de la moindre défense que Kim de Gelder s’est acharné. Non pas à distance avec un pistolet mais à coups de couteau, donc dans un corps à corps avec la victime. Si par malchance il s’était agi d’un Mohamed et non d’un Kim, les islamophobes s’en seraient donné à cœur joie pour invoquer une propension musulmane à égorger à tout-va. Mais, là, il s’est agi d’un originaire pur souche du lieu. Le profil de l’auteur de la tuerie rajoute au trouble social profond suscité par cet acte. Le jeune homme en effet n’a ni casier judiciaire ni antécédents psychiatriques. D’autre part, Kim de Gelder n’est pas issu d’un milieu précarisé. La presse locale rapporte que ses parents habitent une villa confortable à côté de laquelle vivent ses grands parents, que l’un de ses oncles est médecin, qu’il est l’aîné d’une famille de trois enfants et que ni sa sœur ni son frère ne présentent, pas plus que lui, de problèmes identifiés. Par contre, il vivait seul et replié sur lui-même, il était au chômage depuis peu et il avait, aux dires de ceux qui l’ont croisé, «un comportement d’autiste». Muré dans le silence, il s’est refusé à répondre aux questions de ses interrogateurs, laissant le mystère planer sur ses motivations. Aussi, pour tenter de répondre aux interrogations de leurs lecteurs, les journaux locaux ont-ils dû, au départ, se contenter d’avancer des hypothèses. La plus retenue étant celle d’une identification au Jocker, le personnage maléfique du dernier épisode du film Batman, Le Chevalier noir. Un certain nombre d’indices va dans ce sens tel le maquillage étrange avec lequel Kim s’est rendu à la crèche, le visage grimé de blanc et le contour des yeux cerné de noir; la personnalité du Jocker, un clown maléfique manipulateur de couteaux et s’en prenant à des innocents; le fait que Gelder est l’anagramme parfait de Ledger, le nom de l’acteur incarnant le Jocker et dont la mort par surdose est intervenue un an jour pour jour avant la tuerie. Face à l’incompréhensible, le réflexe premier est de chercher à reconstruire le puzzle qui a pu mener à commettre un tel acte. En l’absence d’éléments objectifs explicatifs d’un acte pareil, tout un chacun se transforme en psychiatre émérite et en premier, nous autres les journalistes. Rien, en effet, n’est plus désarçonnant qu’un acte fou, que la folie quand elle s’exprime avec autant de violence. Un cerveau humain détraqué ne reconnaît plus aucune limite. L’inhumain s’exprime dans sa totalité. La photo de Kim publiée dans les journaux belges montre un jeune garçon aux traits réguliers et harmonieux rappelant combien le déséquilibre mental peut se cacher derrière les apparences les plus «normales». Combien la folie peut se nicher partout. En pensant à ces bébés et à ces enfants tués à coups de couteau, on ne peut pas ne pas faire le parallèle avec ces autres petits innocents, tombés par centaines à Gaza au cours des dernières semaines. Aux commandes des bombardiers israéliens, il devait y avoir aussi des jeunes gens, en temps normal, bien sous tous rapports. Mais il y a le temps normal et le temps de la guerre. Et qu’est-ce que la guerre sinon l’expression de la folie collective des hommes. Sauf qu’en temps de paix, la folie aussi sévit au quotidien. Et, à chacune de ses expressions, nous prend de court et nous plonge dans le désarroi.