Trop, c’est trop !

Samedi 8 septembre, 20 heures. Le journaliste de la chaîne nationale attaque les nouvelles du jour. Quinze minutes durant, il n’est question que du nouvel aérogare de l’aéroport Mohamed V inauguré en grande pompe. En quatrième ou cinquième position vient enfin l’information attendue par nous autres, les quelque six millions de citoyens à être allés déposer un bulletin dans l’urne.

Samedi 8 septembre, 20 heures. Tout le monde s’est sagement assis devant le petit écran, guettant avec une fébrilité peu coutumière le début du journal d’information de la une. Peu avant, lors d’une conférence de presse tenue au siège du ministère de l’intérieur à Rabat, les premières estimations des résultats des urnes ont été rendues publiques. C’est donc avec une légitime impatience qu’on attend d’en connaître tous les détails. Que le journal puisse ouvrir sur autre chose que sur ce sujet ne traverse pas l’esprit. Pas aujourd’hui ! Pas quand des millions de Marocains attendent de connaître leurs nouveaux représentants, ceux qui vont parler et légiférer en leur nom au cours des cinq prochaines années. Le Parlement marocain n’est peut-être pas la Chambre des Lords ou l’Assemblée nationale française, mais on ne peut le considérer comme une simple caisse de résonance, n’est-ce pas ? Son renouvellement fait partie des événements majeurs de la vie de la Nation. Un événement d’autant plus important que l’instauration de l’Etat de droit est l’objectif premier tracé par la plus haute autorité du pays aux responsables politiques, petits ou grands. Par conséquent, la question de savoir sur quoi le journal de la chaîne nationale va faire sa couverture le lendemain d’un scrutin d’une telle importance ne se pose pas. Ne peut pas se poser ! Mais voilà que si ! Oh que si ! Ô rage, ô désespoir… à quoi bon s’escrimer à courir déposer un bulletin dans l’urne ? Moi qui me crois citoyen, suis-je à jamais condamné à demeurer éternellement un sujet ? Juste un sujet, avec lequel le mot respect ne rime pas ?

Samedi 8 septembre, 20 heures. Le journaliste de la chaîne nationale attaque les nouvelles du jour. Quinze minutes durant, il n’est question que du nouvel aérogare de l’aéroport Mohamed V et de son inauguration en grande pompe. Belle réalisation, nul n’en disconvient, mais c’est avec révolte que l’on voit les images défiler, avec une lassitude teintée de colère qu’on écoute les commentaires grandiloquents sur la magnificence de l’œuvre. Premier reportage, deuxième reportage, cela n’en finit pas. Puis, enfin, le lexique de superlatifs épuisé, et surtout le temps imparti rempli, le sujet est clos. On se remet en position d’écoute. Cette fois-ci va être la bonne. Eh bien, non, ce n’est pas la bonne ! Aux yeux des auteurs du conducteur du journal, il y a encore un second sujet plus important que les élections, puis un troisième. Ne pas désespérer pour autant : juste après, tout juste après, en quatrième ou cinquième position, vient enfin l’information attendue par nous autres, les quelque six millions de quidams à être allés déposer un bulletin dans l’urne.

Devant un tel traitement, comment peut-on faire croire à quiconque un tant soit peu sensé que les élections sont un moment important dans la vie du pays ? 37%, soit moins de 4 Marocains en âge de voter sur 10 ont jugé bon, ce 7 septembre, d’aller accomplir leur devoir électoral. Un record battu en matière d’abstention. On peut épiloguer longuement sur les causes de cette abstention, pointer du doigt les responsabilités des uns et des autres mais, en fin de course, on ne peut que comprendre le bon sens populaire : à quoi bon, en effet, aller voter si c’est juste pour la parade ? L’Etat voulait faire de ces élections un test d’adhésion populaire au train de réformes engagées. Le désaveu est cinglant. Tout comme l’échec pour les partis politiques et tous ceux qui croient aux bienfaits de la démocratie. L’attitude insensée des médias officiels dans leur couverture des résultats de ces élections offre un exemple éclatant de l’incohérence dans laquelle nous baignons. Du hiatus phénoménal qu’il y a entre les discours et la réalité pratiquée sur le terrain. D’un côté, on dépense des sommes folles en énergie et en argent pour convaincre les gens de se prêter au jeu démocratique, et de l’autre, on aborde la question comme un sujet secondaire, traité dans la foulée des informations nationales ! Mais pour qui nous prend-on ?! Les responsables de nos chaînes nationales connaissent-ils le poids de l’image ou bien sont-ils tellement englués dans leur logique bureaucratique et courtisane qu’ils ne réalisent pas la portée de leurs actes ? Quelle que soit la volonté de changement exprimée en haut lieu, rien dans ce pays ne changera jamais si les hommes et les femmes en poste aux différents échelons du système n’assument pas la responsabilité du changement. Appelons un chat un chat : malgré les pas importants franchis au cours de ces dernières années en matière notamment de droits de l’homme, la régression guette en permanence. A titre d’exemple, sur le plan médiatique qui nous concerne ici, 2M, du temps même du défunt Hassan II, avait introduit le changement par rapport à la une en n’ouvrant plus de manière systématique son journal sur les activités royales. Symboliquement, c’était très important. Qu’en est-il aujourd’hui ? Par ailleurs, quand on voit la manière dont certains se jettent sur la main royale alors que celle-ci se retire, on se prend à se dire que la servilité fait partie de nous ! Si péril il y a pour la démocratie (à venir !), c’est de ce côté-ci qu’il se tapit.