Trêve d’hypocrisie !

Parmi les compagnons de l’abbé Pierre, des croyants et des non croyants.
Pour lui, cette donnée n’entre pas en ligne de compte pour ce qui
est d’autrui.

Pourquoi, à l’agnostique que je suis, un personnage tel l’abbé Pierre parle-t-il infiniment plus que le plus fougueux des imams ? Pourquoi la foi du premier éveille-t-elle mon respect alors que celle du second ne m’est même plus perceptible ?
Pourquoi la barbe du «saint emmerdeur» (surnom donné par le journal français Libération au patron d’Emmaüs), pour pointue qu’elle soit, n’hérisse-t-elle nullement le mien de poil, un effet pourtant immédiatement provoqué par la vue du menton hérissé de nos commandeurs du bien et du mal ? Dans les deux cas de figure, mon doute existentiel est confronté à la certitude du croyant dont la foi conditionne la vie et le comportement.
Mais autant le discours du premier me touche, indépendamment de mes convictions propres, autant celui des seconds – qui me présentent l’Eternel comme un père fouettard prêt à me pendre par les paupières pour me punir de mon insoumission – a pour effet de me rendre le dogme absolument insupportable.
Pour ceux qui ne le connaissent pas, l’abbé Pierre est cette figure française haute en couleur, ce prêtre qui, de la lutte contre l’exclusion, a fait le combat de sa vie.
Ancien résistant, il fonde en 1954 les Compagnons d’Emmaüs pour soulager l’épine de misère fichée au cœur de l’opulence hexagonale. L’effet boule de neige de l’action de ces chiffonniers au grand cœur crée un vaste mouvement populaire, joliment nommé à l’époque «insurrection de la bonté».
Depuis ce temps-là, soit cinquante ans, à chaque atteinte portée aux plus exclus, l’abbé Pierre n’a cessé de tonner, de se solidariser et d’agir. En ce début février 2004, on aura encore vu ce vieil homme de 91 ans, lancer – peut-être pour la dernière fois – un nouvel Appel à la solidarité collective. Un Appel pragmatique car assorti d’une série d’initiatives originales et dynamiques pour lutter contre les exclusions.
«Mieux vaut, dit-il, notre petit geste, notre petite action qu’un grand et beau rêve qui ne se réalise jamais». Un appel lancé à tous. «Qu’est-ce qu’un médecin qui ne soigne pas les plus souffrants ? Un enseignant qui ignore les illettrés ? Un voisin qui ne connaît pas ses proches ? Un salaire bien gagné quand l’emploi d’un autre a été détruit ? Qu’est-ce qu’une vie à ne s’occuper que de soi-même?».
Les Compagnons, réunis autour de l’abbé Pierre, comptent autant de croyants que de non croyants. Alors que sa foi en Dieu est absolue, pour cet homme qui n’a eu de cesse d’alléger la souffrance autour de lui, cette donnée n’entre pas en ligne de compte pour ce qui est d’autrui. Seule compte la capacité de celui-ci à donner et à partager. Pour homme de l’Eglise qu’il soit, son respect de la liberté de croyance est totale. Et dans ce qu’il nous dit de Dieu, la dimension de l’amour est essentielle. Alors oui, qu’on le nomme Dieu, Allah ou Jahvé, cet Eternel-là en devient tout à fait sympathique.
A la sortie du livre Le Hasard et la nécessité de Jacques Monod, l’abbé Pierre avait fait part à l’auteur de la remarque suivante : «Ce n’est pas, lui écrivit-il, dans l’infiniment petit de l’atome et de ses particules que peut se rencontrer Dieu, mais dans celui qui, sans aucun intérêt, sans aucun profit, a l’intuition que réussir, c’est partager. Celui-là a l’intuition qu’à ce moment-là l’insaisissable le saisit». Par ailleurs, à celui ou celle qui ne croit pas, l’abbé Pierre déclare : «Dieu ne se voit pas, mais il peut se savourer. Il se savoure quand, à un moment, tu partages quelque chose avec les autres, même si cela te coûte beaucoup».
A l’heure où le débat sur le voile en France remet sur le tapis la question de la laïcité et offre aux adversaires de celle-ci des arguments pour mieux la pourfendre, une figure comme celle de l’abbé Pierre nous rappelle les avancées en matière de liberté de pensée permise par la sécularisation et ce, même au sein de l’Eglise. Par contre, contrainte, obligation, peur, voilà à quoi ceux qui disent vouloir défendre l’islam continuent à lier la religion musulmane.
Plus que toute autre chose, la foi renvoie à l’intime le plus profond. Elle ne relève ni de l’intellect ni de la volonté, mais du cœur. Alors pourquoi imposer au non-croyant de se soumettre au dogme ? De jeûner pour la forme, de boire en cachette et autres mascarades?
Dieu n’a que faire de ces hypocrisies-là et nous, humbles pécheurs, guère plus que lui !