Sima, Lina ou Israa ?

Quand un mouvement tel le MUR monte au créneau pour dénoncer à  cor et à  cri la levée par le Maroc de ses réserves sur la convention contre toute forme de discrimination à  l’égard des femmes comme «contraire aux préceptes de l’islam», il y a tout lieu de s’inquiéter. Et de s’indigner, avec force protestation, qu’on ait l’audace de réclamer haut et fort le maintien de discrimination à  l’égard des femmes «au nom de l’islam»!

Le nom du prix Nobel de la Paix 2011 est (ou va être) connu ce vendredi 7 octobre, date de sa remise à Oslo. Mais, à l’heure où nous mettions sous presse, on en est encore aux supputations sur qui va être honoré par cette prestigieuse distinction. Parmi les pressentis, trois femmes du monde musulman qui, chacune à sa manière, symbolisent le combat contre la tyrannie : l’Afghane, Sima Samar, la Tunisienne Lina Ben Mhenni, et l’Egyptienne Israa Abdel Fattah. La première est l’égérie de la lutte des femmes afghanes. Surnommée par ses adversaires islamistes la «Salman Rushdie de l’Afghanistan», Samar, 54 ans a, à son actif, un long parcours de lutte, entrecoupé par un exil de 17 ans au Pakistan. Les deux autres, ses cadettes, personnifient le visage féminin du Printemps arabe. Lina Ben Mhenni est cette jeune bloggueuse, qui, dès les premières heures de la Révolution du jasmin, a tenu la chronique de celle-ci sur Internet. Pour l’historien des Nobel, Asle Svenn, sa récompense «constituerait un soutien aux médias sociaux (dans la diffusion des révoltes populaires) et au Printemps arabe». Quant à l’Egyptienne, Israa Abdel Fatah, c’est l’une des fondatrices du Mouvement du 6 avril qui fut derrière la révolution égyptienne. Sa candidature est défendue par Kristian Berg Harpiviken, le directeur de l’Institut de recherche pour la paix d’Oslo, pour le «rôle clé» joué par son mouvement «dans le maintien du cap et de la non-violence des révoltes en Egypte».

Tout en ayant en commun l’engagement pour la liberté et contre la dictature, le combat de ces trois femmes diffère de par sa nature et son contexte socio-politique. Celui de Lina et de Israa s’inscrit dans un mouvement collectif, une révolte populaire où les femmes se sont distinguées au même titre que les hommes. Comme spécifié dans les propos ci-dessus, en décernant le Nobel de la paix à l’une ou l’autre de ces actrices, c’est le Printemps arabe qu’on couronnerait. On le saluerait pour sa dimension de soulèvement populaire contre la tyrannie mais également-d’où le choix porté sur des femmes-en tant que promesse d’une émancipation sociétale globale. Nobéliser quelqu’un comme Sami Samar participe d’un objectif plus ciblé ; celui de braquer les projecteurs sur le courage dont les femmes, dans certaines parties du monde, sont tenues de faire preuve au quotidien, privées qu’elles sont des libertés les plus élémentaires. Depuis la parenthèse talibane, l’Afghanistan symbolise la violence extrême faite au second sexe au nom de la tradition et d’une compréhension archaïque de l’islam. Qui n’a pas gardé en mémoire ces images, largement diffusées et insoutenables de cruauté, de lapidation et d’exécution au sabre de femmes sur la place publique ? Les Talibans chassés du pouvoir, l’Afghanistan reste perçu comme le pays où le sexe féminin se meut, enfermé dans une prison bleue. C’est au sein d’un tel univers que Sami Samar, présidente de la Commission indépendante pour les droits de l’homme, lutte depuis quarante ans tant sur le front des droits des femmes que de celui de la démocratie. En lisant la pleine page que le quotidien Le Monde lui a consacrée (édition du 2/3 octobre), on apprend que Sami «n’a pas treize ans qu’elle s’agitait déjà dans le cercle maoïste de son lycée». Le parcours décrit est celui d’une militante qui, «dans les années 80, participe le jour à des manifestations estudiantines contre les Russes et, la nuit, peint sur les murs des slogans contre l’occupation». A la lecture de ce portrait, on peine à croire qu’il est consacré à une Afghane tant la perception que l’on a des femmes de ce pays est celle de fantômes privés de tout droit à la parole et à l’action. Or – et c’est ce que ce parcours de vie souligne -, il semblerait qu’avant l’arrivée au pouvoir des Talibans, les Afghanes – du moins celles qui avaient eu accès à l’instruction – avaient une vie sur bien des points similaires à celle d’une Marocaine, d’une Tunisienne ou d’une Algérienne. C’est dire l’invraisemblable régression qui a frappé cette société dès lors que le pouvoir est tombé entre les mains de fous de Dieu. D’où l’immense vigilance qui doit être celle des femmes de la sphère arabo-musulmane face à la volonté de mainmise sur la société des mouvements politiques qui instrumentalisent la religion. Quand un mouvement tel le MUR (Mouvement pour l’unicité et la réforme) monte au créneau pour dénoncer à cor et à cri la levée par le Maroc de ses réserves sur la convention contre toute forme de discrimination à l’égard des femmes comme «contraire aux préceptes de l’islam», il y a tout lieu de s’inquiéter. Et de s’indigner, avec force protestation, qu’on ait l’audace de réclamer haut et fort le maintien de discrimination à l’égard des femmes «au nom de l’Islam» !

Partout à travers le monde, les femmes sont l’objet de violence et d’oppression. Alors, en cette année où un vent de liberté a soufflé sur la sphère arabo-musulmane, il serait de bon augure que le Nobel de la Paix soit décerné à une femme. Quelle que soit sa nationalité, ce sera toujours un pied de nez à ceux qui ne rêvent le sexe féminin que muet et enchaîné.