Senghor et l’utopie de l’universalité

Avec une étonnante prescience, Senghor a anticipé les débats actuels, engendrés par la réalité d’un monde où les frontières ont cessé d’être étanches. Lui qui, par ses hymnes à  la négritude, contribua à  redonner sa dignité au continent noir, ne cessait d’explorer ce qui, dans les cultures des uns, provenait de la culture des autres.

La Francophonie célèbre cette année l’un de ses pères fondateurs, l’ancien président sénégalais Léopold Sédar Senghor. Celui qui fut l’un des rares hommes de lettres à assumer les plus hautes responsabilités de l’Etat aurait eu cent ans aujourd’hui. Aussi 2006 a-t-elle été choisie pour être «l’Année Senghor», l’occasion pour nous de revenir sur le parcours hors du commun de ce fils de paysans devenu un des grands sages du siècle passé.

Né en 1906 dans un petit village côtier au sud de Dakar, le jeune Léopold voit son destin tracé le jour où, en 1928, une bourse lui est accordée pour aller étudier à Paris. A partir de là, se développe en lui dans un mouvement parallèle, à la fois un immense amour pour la langue française, considérée comme la langue d’expression de l’universel et un engagement envers la culture noire dont il se fait le chantre à travers le concept de «négritude», créé par le poète martiniquais Aimé Césaire. Toute sa vie se place dès lors sous le signe de cette double allégeance et de ce qu’elle engendre comme dichotomie Afrique-Europe, blanc-noir, colonialisme-indépendance. «Assimiler sans être assimilé», tel va être le credo permanent de cet artisan infatigable de la rencontre des peuples d’Europe et d’Afrique

Senghor suit la filière de l’élite en intégrant l’ENA où il se lie d’amitié avec de futures personnalités politiques françaises comme l’ex-président de la République Georges Pompidou. En 1935, il décroche son agrégation en grammaire, devenant le premier agrégé du continent africain. Cinquante ans plus tard, il est également le premier Africain à devenir l’un des Immortels de la prestigieuse et très fermée Académie française.

Quand la Seconde guerre mondiale éclate, Senghor, qui a acquis la nationalité française, est mobilisé. Fait prisonnier, il passe deux ans dans un camp. A la Libération, il retourne au Sénégal, alors colonie française, où ses concitoyens lui demandent de se présenter aux élections législatives. Là prend naissance au côté du poète et homme de lettres, dont l’œuvre a déjà donné ses premiers fruits, l’homme d’action. Elu député du Sénégal, Léopold Sédar Senghor intègre l’Assemblée nationale française et participe à la rédaction de la Constitution de la quatrième République. Senghor milite pour une indépendance en douceur du Sénégal. En 1948, il crée, avec Mamadou Dia, le Bloc démocratique sénégalais. En parallèle, sa carrière se poursuit en France où il occupe le poste, en 1955, de secrétaire d’Etat à la Présidence du Conseil.

En 1958, le Sénégal devient une république autonome. Senghor, qui défend l’idée d’un cadre fédéral pour les territoires d’outre-mer, rêve d’une grande fédération africaine. Une Fédération du Mali avec le Soudan voit le jour, mais des conflits éclatent et, en septembre 1960, le Sénégal se constitue en république indépendante. Les urnes donnent pour premier président de la République Léopold Sédar Senghor. Aujourd’hui, même ceux qui ignorent tout du Sénégal savent qu’il eut un président qui, après vingt ans à la tête de l’Etat, se retira de son plein gré du pouvoir pour retourner à ce qui primait, selon lui, sur la chose politique, à savoir la culture.

En ces temps de fracture et d’entrechoquement culturel, ces temps où le rouleau de la mondialisation lamine les particularités, favorisant l’éveil des intégrismes de tout poil, il est bon de réécouter cette voix exemplaire qui prônait les métissages, rappelant dans la foulée d’un Levy-Strauss qu’il n’est pas de civilisation sans mélange des cultures. Avec une étonnante prescience, Léopold Sédar Senghor a anticipé les débats actuels, ceux engendrés par la réalité d’un monde où les frontières ont cessé d’être étanches. Lui qui, par ses hymnes à la négritude, contribua à redonner sa dignité au continent noir, ne cessait d’explorer ce qui, dans les cultures des uns provenait de la culture des autres. S’il défendait la diversité culturelle, il aimait à faire dialoguer les cultures, raisonnant toujours dans la perspective de l’universel. Il se définissait d’ailleurs comme l’homme de l’universel et son utopie était celle d’une civilisation nouvelle fondée sur la fusion de toutes les races et de toutes les cultures. «Les racistes sont des gens qui se sont trompés de colère», commentait avec philosophie celui dont la couleur de la peau reste à ce jour objet de mépris racial.

On retiendra enfin de lui qu’il fut celui qui sut échapper à la tentation du pouvoir, à la tentation de durer indéfiniment. Quand tant d’autres s’accrochèrent à leur fonction au prix de mille avanies, lui, avec panache et grandeur, renonça aux honneurs et à l’autorité à l’âge de 74 ans, après vingt ans d’exercice ininterrompu du pouvoir. «Il faut, disait un autre grand homme, quitter les choses avant qu’elles ne vous quittent». Une maxime qui gagnerait à être méditée par tout un chacun.