Savoir gai et vin triste

De la littérature où il sera confondu avec les genres qu’elle recèle, le vocable style sera le plus souvent accaparé par le monde de la mode et ses mondains et par celui de la politique et ses politiciens.

Lorsque le moraliste Buffon écrivit sa fameuse formule, «Le style c’est l’homme», qui est devenue un adage et aura la postérité que l’on sait, il ne pensait pas au cas individuel, comme l’explique Umberto Ecco dans De la littérature, mais au style en tant que vertu humaine. Mais le mot style aura toujours eu, à travers l’histoire, des interprétations diverses et variées tant et si bien que le vocable est devenu synonyme de tout et de presque rien. Un comportement, une posture, une position, une façon de se vêtir dénoteront le style de tel, tandis qu’un trait de caractère désignera celui de tel autre. De la littérature où il sera confondu avec les genres qu’elle recèle, le vocable style sera le plus souvent accaparé par le monde de la mode et ses mondains et par celui de la politique et ses politiciens. Ce sont d’ailleurs ces derniers  qui ont souvent détourné la formule de Buffon de sa signification originelle, bref qui l’ont vidé de la dimension morale qui lui donnait du sens.

L’autre jour, surprenant une conversation dans le train (ou surpris par elle, car on ne surprend plus les conversations ces temps-ci dans les transports publics, on les subit), deux personnes conversaient à voix haute et en français (il y a encore des gens qui parlent à voix haute cette langue dans les trains) à propos du style d’un leader politique qui a fait grand bruit ces derniers temps sur la scène publique du pays. L’un des deux usagers énumérait les qualités de l’homme politique, de guide et de stratège des choses politiques, pendant que l’autre acquiesçait en surenchérissant à propos du style de l’homme d’Etat appelé à un grand destin. On croyait entendre le portrait de Clemenceau esquissé par Françoise Giroud. Pour tout avouer, j’ai eu du mal à identifier l’homme en question avant qu’ils n’en eussent fourni quelques détails biographiques moins générales et surtout moins généreux. Par charité journalistique (si j’ose dire, sachant que c’est bien la presse à la manière de chez nous qui fabrique ce type de malentendu politique) je tairai le nom de cette figure de la scène politique dont nos deux usagers ont sculpté la statue de commandeur dans un train bondé. Les autres usagers, tout à leurs affaires, avaient d’autres préoccupations ou pas si l’on en juge par le regard fixe et vide de ce voisin d’en face qui ne lit pas de journal, ne parle pas au téléphone et ne regarde pas le paysage. Peut-être ne pense-t-il même pas tant son regard n’exprime rien d’autre que le vide qui l’habite. Du reste, il ne prêtera, bien entendu, aucun intérêt à la conversation de nos deux politologues de la voie ferrée qui ont trouvé un style et des vertus à un malentendu politique.

D’autres usagers, sans doute plus préoccupés par la situation politique du pays, parcourent des journaux pleins de mots, de titres alarmistes et de photos qui ne le sont pas moins. D’anciennes figures politiques et anciens responsables plus ou moins connus de l’histoire contemporaine marocaine débitent, dans de présomptueux et mauvais mémoires, leur hauts faits d’arme et leur bravoure au temps de jadis, citant des morts et crachant sur les survivants d’une époque glauque. Un psychodrame faussement historique et feuilletonesque accompagne  quotidiennement des voyageurs semi endormis. Présentés sous forme de mémoires historiques, cette volubilité  hystérique se veut témoignage et document. Bref, une autre histoire récente s’écrit à l’insu des véritables historiens. Elle est l’œuvre de ces nouveaux auto-hagiographes  qui sculptent leurs propres  statues à coups d’affabulations, de dépit et de mauvaise foi. Un nouveau style politique est né précisément de l’absence de politique de jadis. Des voix hier encore  silencieuses et serviles, bavassant aujourd’hui à longueur de colonnes et postillonnent à tout vent. C’est un nouveau style et lorsque la politique est bidouillage et populisme, volubilité et incantations, elle tombe inéluctablement dans le côté absurde de la pensée, à savoir celui de la pensée magique et irrationnelle.

 Le style c’est l’homme donc, mais de quel homme s’agit-il ? De quelles vertus doit-il exciper pour mériter notre respect ou notre admiration ? Car si en ces temps laids le beau fait grise mine (et nous en avons déjà parlé lors d’une précédente chronique sur l’esthétique de la laideur hissée au rang des Beaux Arts), c’est parce que ceux qui ont le savoir  gai commencent à avoir le vin triste. Quant à ces nouveaux mémorialistes d’un passé improbable, nous leur soufflerons, si d’aventure ils entendent la poésie, ce passage de «La Chanson du Mal -Aimé» d’Apollinaire :

 «Mon beau navire ô ma mémoire
 Avons-nous assez navigué
 Dans une onde mauvaise à boire
 Avons-nous assez divagué
 De la belle aube au triste soir».