Roland Barthes par nous-mêmes

Deux ans après un colloque international sous le thème : « Roland Barthes au Maroc », tenu en 2010, l’université Moulay Ismaïl de Meknès réédite cette manifestation en choisissant cette fois-ci une vaste et équivoque thématique : «Roland Barthes entre le Maroc et ailleurs».

Deux ans après un colloque international sous le thème : «Roland Barthes au Maroc», tenu en 2010, l’université Moulay Ismaïl de Meknès réédite cette manifestation en choisissant cette fois-ci une vaste et équivoque thématique : «Roland Barthes entre le Maroc et ailleurs». Prévu pour les 21 et 22 septembre, ce colloque international réunit, selon un communiqué, des spécialistes de l’œuvre de Barthes venus de divers pays : Angleterre, Espagne, France, Grèce, Danemark, Portugal… Enthousiaste à souhait, ledit communiqué, diffusé par les organisateurs associés pour cette édition au ministère de la culture, qualifie même l’auteur de Mythologies de «Grand ami du Maroc». D’où vient cette étrange manie de qualifier chaque grande figure de passage au pays de «grand ami du Maroc» ? Un tic de langage. Barthes, lui-même, écrivait dans Mythologies que le «mythe est un langage». Ainsi donc, de la moindre vedette du showbiz en goguette à telle personnalité du monde politique -avec ou sans riad à Marrakech-, on n’a que de «grands amis».

Loin de nous l’idée de sous-estimer l’apport de grand sémiologue à l’analyse des textes littéraires. Sauf que pour le cas de Barthes, on sait que son séjour à Rabat au cours de la rentrée universitaire de 1969 sera interrompu car il retournera à Paris bien avant la fin de son contrat de deux ans. Peu de traces restent de ce séjour, sinon de vagues souvenirs et de rares photos de ceux, étudiants marocains et coopérants français, qui l’ont fréquenté à cette époque. Bien sûr, on peut retrouver des fragments «amoureux» dans son livre Roland Barthes par Roland Barthes. Mais ce n’est tout de même pas L’empire des signes, ouvrage consacré au Japon après son voyage dans ce pays et dont il corrigea les épreuves à Rabat. Sociologue et linguiste, Louis-Jean Calvet, spécialiste de Barthes, lui avait consacré deux excellentes biographies : «Roland Barthes, un regard politique sur le signe» et l’autre intitulée tout simplement «Roland Barthes» (Editions Flammarion 1990). Dans cette dernière, Calvet rapporte les témoignages des personnes, peu nombreuses, qui l’ont fréquenté à cette époque : «(…) Barthes n’a que peu de contacts intellectuels avec les enseignants, quasiment pas de terrain commun. Du côté des linguistes, on le trouve trop littéraire, trop impressionniste ; quant aux littéraires, ils ne le comprennent pas toujours : encore cette réputation de difficulté. Les seules relations intellectuelles qu’il noue avec l’université le lient d’une part à deux ou trois étudiants de dernière année, Abdallah Bounfour, Abdelmjid Zeggaf, Joël Levy-Corcos, et d’autre part à un petit groupe de jeunes coopérants, Michel Bouvard, Jean-Claude Bonnet…».

Dans le paragraphe d’une dizaine de pages intitulé «Séjour à Rabat», Louis-Jean Calvet rapporte quelques anecdotes anodines et décrit l’ennui dont Barthes faisait état dans cet appartement au-dessus du restaurant asiatique «La Pagode», à un jet de pierre de la gare de Rabat. Figure intellectuelle célèbre à Paris, Barthes passait inaperçu dans les rues de la capitale, ce qui n’était pas pour lui déplaire. La biographie fait furtivement part, par ailleurs, du versant secret et de la vie intime de Barthes, notamment ses penchants sexuels, à peine dissimulés et entretenus par quelques escapades nocturnes dans la ville de Rabat, ou  au cours de voyages dans le sud du pays. Sur le plan politique et sachant que le séjour de Barthes dans la capitale coïncidait avec les heures les plus virulentes du militantisme de la gauche marocaine, l’auteur de «S/Z» est resté sinon prudent, du moins très réservé dans ses relations avec les étudiants marocains et leur organisation  l’UNEM. Calvet relève même une sorte de malentendu. En effet, certains étudiants ayant lu des articles qu’il avait publiés dans Tel quel, revue qui défendait à l’époque des thèses marxistes, l’ont assimilé à cette publication et attendu de lui des positions résolument de gauche. Sauf que, note Calvet, «chaque fois que sollicité par les étudiants, il donne son avis sur la situation politique du Maroc, il exprime des positions qui se rapprochent plutôt de celle du parti de l’Istiqlal, alors que ses interlocuteurs se réclament, eux, du maoïsme». On imagine la tête du militant maoïste face à ce professeur français de linguistique dont il n’a jamais ni lu, ni compris une ligne, ni vu une photo, mais que le voilà reçu comme une star par le cercle des enseignants et coopérants dans une université qui prolonge le Mai 68 parisien par d’autres moyens.

Bien plus tard, Abdallah Bounfour, alors chef de département à la Faculté des lettres de Rabat (il est aujourd’hui professeur émérite et chercheur à l’institut des Langues Orientales à Paris), avait invité Roland Barthes pour un séminaire qui a fait du bien à une nouvelle génération d’étudiants férus de sémiologie. L’auteur de La chambre claire retrouva une faculté dirigée par des enseignants locaux et tous sous le charme du Maître du Signe. Qu’en est-il resté aujourd’hui alors que l’on consacre un colloque international à ce grand analyste du signe ? Des preuves ou des traces ? René Char écrivait dans l’un de ses poèmes aphoristiques que l’on ne demande pas au poète de donner des preuves, mais de laisser des traces, parce ce que, dit-il, «seules les traces font rêver».