Repenser le dialogue social

A la veille de la Fête du travail, le dialogue social semble évoluer vers un consensus des partenaires sociaux et du gouvernement sur les mesures à prendre pour détendre la crispation sociale.

Ces acquis vont sans doute dans la bonne direction pour améliorer les conditions de vie des travailleurs. Pour autant, le dialogue social reste insuffisant et très souvent difficile. Les nouvelles formes de conflictualité sociale rendent plus que jamais nécessaire non seulement un dialogue de qualité entre syndicats et patronat mais aussi une refonte des mécanismes de dialogue entre l’Etat et la société.

Le rôle du dialogue social se fonde sur sa nature originale et irremplaçable : les partenaires sociaux représentent directement les intérêts et les problématiques liés au monde du travail, depuis les conditions de travail jusqu’au développement de la formation, en passant par la définition des normes salariales. Dans ce processus, la légitimité  et l’efficacité de la consultation des partenaires sociaux reposent fondamentalement sur leur représentativité. C’est ce qui en fait des acteurs irremplaçables et spécifiques. Les partenaires sociaux (État, syndicats, employeurs) s’accordent pour admettre que le taux de syndicalisation des travailleurs avoisine les 10%. De plus, le paysage syndical est très fragmenté et politisé. On recense une trentaine de syndicats officiellement reconnus au niveau national. L’impact réel des syndicats sur le marché du travail dépend du segment d’emploi. Le contraste est grand entre le secteur public avec des syndicats influents et le secteur informel avec des syndicats quasiment absents. L’influence des syndicats varie aussi selon le degré de structuration et la taille des entreprises. La plupart des syndicats sont dans une logique de corporatisme et focalisent leur action sur la défense des intérêts de leurs adhérents. Lors des dernières élections, les délégués autonomes ont recueilli près de 50% des suffrages. Il est important de mieux prendre en compte l’intérêt de toutes celles et de tous ceux qui ne sont pas toujours directement en lien avec les syndicats, mais qui aspirent à un marché du travail plus ouvert et plus dynamique: les salariés précaires, les chômeurs, les exclus. Il est vrai que les organisations des travailleurs déploient de grands efforts pour canaliser des revendications parfois spontanées alimentées par les manquements aux normes d’un travail et d’une protection sociale décents et par la pratique du turnover et des sous-déclarations des effectifs et du temps de travail. Le patronat a aussi tendance à se complaire dans une vision trop étroite des intérêts de l’entreprise. Comme si la juste augmentation des salaires et le respect des droits syndicaux étaient un frein au progrès économique et social. L’entreprise citoyenne, les label-entreprises ont du mal à étendre leur couverture. La concertation sur les droits et devoirs des travailleurs, sur la responsabilité sociale de l’entreprise, sur une flexisécurité soucieuse de pérennité de l’entreprise n’est pas encore une pratique sociale normée et régulée. Les partenaires sociaux ont à accélérer leurs évolutions. Le dialogue social doit  s’enrichir d’idées et d’approches nouvelles. Le progrès social nécessite une rénovation en profondeur du «modèle social» marocain. Fondé, en grande partie sur le paternalisme et l’informalité, ce modèle n’est plus en phase avec les exigences des temps modernes. D’autant plus que la régulation des tensions sociales par la seule  triptyque classique employeurs-syndicats-Etat a beaucoup perdu de sa force. Il y a quelques années, le combat des mouvements sociaux passait par des enjeux centrés sur le monde du travail et des revendications plutôt matérielles et quantitatives. Aujourd’hui, les mouvements sociaux débordent l’entreprise et s’étendent à des domaines d’action très divers comme la condition féminine, les situations des jeunes chômeurs diplômés, les revendications urbaines. Ces conflits sociaux s’inscrivent dans des contextes où interviennent à divers niveaux des acteurs toujours plus nombreux et distincts, chacun de ceux-ci visant selon ses propres intérêts à influer sur les politiques publiques existantes. L’émergence des consommateurs, des acteurs locaux, des associations de défense des droits humains, des réseaux sociaux, etc., a modifié la donne. La mutation de la société implique des mobilisations distinctes de celles qui spécifiaient le monde du travail. Elle a pour conséquence une prolifération d’initiatives et de mobilisations qui tendent à imposer dans le jeu des régulations formelles ou non des règles très disparates, éparses, spécifiques.

En somme, la conflictualité sociale dans notre pays est en train d’épouser de nouvelles formes : dispersées, plus autonomes, parfois plus violentes. Elle se substitue à l’action syndicale traditionnelle, éclatée et en perte d’influence. Une nouvelle approche du dialogue entre l’Etat et la société, de la culture de la négociation, du compromis, de la responsabilité est à construire. Les partenaires sociaux occuperont toujours une position unique dans la société, parce qu’ils sont les mieux placés pour traiter les questions relatives au travail et sont en mesure de négocier des accords engageants. Mais le dialogue sociétal doit s’inventer de nouveaux mécanismes s’appuyant sur une lecture critique des modes de «régulation sociale» héritée du passé et offrant un cadre adéquat pour réguler la conflictualité sociale qui se manifeste en dehors de l’espace des relations de travail. Le dialogue entre l’Etat et la société doit enrichir sa pratique, diversifier ses moyens d’action. C’est par cette voie qu’il pourrait être porteur de valeurs fortes de participation et de responsabilité, être une force motrice de la modernisation de l’économie et du modèle social.