Rencontre au 6, rue Soussa

Abdeljabbar S’himi, écrivain contrarié par le quotidien d’une profession exercée dans des conditions d’un autre à¢ge, est un rescapé d’une génération de journalistes militants
qui n’est plus de mise. Son parcours méritait certainement plus qu’une simple rencontre mal médiatisée et organisée avec les moyens du bord à  la rue Soussa.

Quelle est l’adresse la plus célèbre auprès des écrivains marocains ? Le dernier adhérent en date de l’Union des écrivains du Maroc (UEM) répondra sans peine: «6, rue Soussa à Rabat». En effet, cette rue en pente qui débouche, lorsqu’on la remonte, sur la grande cathédrale et, en la dévalant, sur l’ancien magasin Francesco Smalto, aujourd’hui à l’abandon, abrite le siège de l’UEM. C’est au premier étage d’un immeuble glauque que se tiennent les rencontres organisées par l’union. La dernière en date accueillait le journaliste, écrivain et directeur du quotidien Al Alam, Abdeljabbar S’himi.
Mais, auparavant, un mot sur le local de cette association, qui dispose depuis peu d’une annexe exiguë juste derrière la rue Soussa. C’est certainement le local le plus moche dont une association culturelle puisse disposer. Sis dans un appartement mal éclairé, mal repeint et mal aéré, on a peine à croire que, plus de quarante ans après sa création, l’UEM organise encore ses activités dans un espace aussi rebutant. Quant à la déco, elle fleure bon les années 70, avec de grandes photos des présidents successifs disputant le peu d’espace mural qui reste aux anciennes affiches illustrées, pour la plupart, par le peintre Abdallah Hariri. Seul un grand meuble au teint improbable enferme, pêle-mêle, quelques publications. Au-dessus du meuble, et seul indice indiquant que nous ne sommes plus dans les années 1970, un carton d’emballage édité par l’eau de javel «Ace», d’où débordent quelques brochures non identifiées. Près du petit balcon non fleuri et à moitié caché par des stores aux couleurs délavées, se dresse une table couverte d’une nappe en feutre vert qui renvoie à ces temps héroïques et aujourd’hui ô combien égrenés et décriés par l’IER. Bref, en revenant encore une fois sur ce lieu de mémoire et – hier encore – de pouvoir intellectuel, on a l’impression que rien n’a bougé dans le pays, rien n’a changé dans le monde. L’UEM est une association d’utilité publique, mais, visiblement, elle tire le diable par la queue. Pourtant, si on mettait quelques plantes, un coup de peinture et que l’on virait le carton d’eau de javel et le feutre vert de la table, ça devrait faire l’affaire. Mais bon, peut-être que ce look rétro a quelques vertus, nous permettre de ne pas oublier d’où l’on vient, par exemple.
En tout cas, s’il y en a un qui n’a pas oublié, c’est bien Abdeljabbar S’himi. Cette rencontre ouverte et quasi impromptue avec un des plus anciens – sinon le plus ancien – journaliste marocain encore en exercice, a mis au jour un pan de l’histoire et une particularité essentielle, oubliées ou occultées, de la presse marocaine. La biographie de S’himi épouse parfaitement la monographie d’un journal phare qui a vu ses pages illustrées par les textes de quasiment tout ce qui compte dans la littérature marocaine de langue arabe. Nombre de nouvellistes, poètes et romanciers ont fait leurs débuts ou ont été adoubés par ce quotidien du parti de l’Istiqlal. Avant la montée en puissance d’Al Mouharrir devenu Al Ittihad al Ichtiraki, il n’était bon bec, chez les intellectuels presque tous de gauche, que de ce quotidien également organe d’un parti qu’ils décriaient par ailleurs. Mieux encore, et le directeur du quotidien Al Alam n’a pas manqué de le rappeler dans une belle et nostalgique allocution, axée sur les relations entre le journalisme et la littérature, son journal a fait un don pour l’avenir culturel du pays en publiant tant de talents inconnus à l’époque. Evoquant son expérience d’écrivain, plutôt, Abdeljabbar S’himi, auteur d’un seul ouvrage sous forme de recueil de nouvelles, Almoumkine wal moustahil (Le possible et l’impossible), a laissé entendre comme des regrets. Pour lui, l’exercice au quotidien de la profession de journaliste a grignoté l’œuvre littéraire potentielle qu’il portait en lui. Il reste que cet écrivain contrarié par le quotidien d’une profession exercée dans des conditions d’un autre âge, à la fois politique et technique, est un rescapé encore en circulation d’une génération de journalistes militants et engagés qui n’est plus de mise. Son parcours méritait certainement plus qu’une simple rencontre mal médiatisée et organisée avec les moyens du bord à la rue Soussa où il est revenu sur ses pas et ses souvenirs. Mais c’est toujours ça de pris sur le temps qui passe et les mémoires non écrites qui trépassent