Régions contre Nations

On constate l’élargissement de l’audience des mouvements identitaires, voire séparatistes à  l’échelle des à‰tats-nations européens, que ce soit en Flandre, en à‰cosse, en Italie du Nord, en Catalogne ou en Corse.

Dans le conflit qui l’oppose au gouvernement espagnol, la Catalogne souhaite emprunter «le chemin de l’indépendance» après s’être vu refuser un nouveau pacte fiscal avec Madrid visant à réduire sa contribution à la solidarité nationale. Près de 16 milliards d’euros, soit 8% du PIB, sont prélevés en Catalogne au profit d’autres régions espagnoles. Sur fond de crise économique, le sentiment indépendantiste a explosé. La Catalogne, l’un des moteurs économiques de l’Espagne, cumule une dette qui représente 21% de son PIB et un chômage à 22%. A l’issue des élections anticipées, la coalition nationaliste CiU (Convergencia i Unio) conserve la majorité, tandis que la gauche indépendantiste connaît une forte poussée. Conséquence de ces résultats, la prochaine législature aura comme objectif la consultation des Catalans sur «l’autodétermination». En Espagne et dans d’autres pays européens, on s’inquiète du tour pris par les événements. Le président de la Commission européenne laisse entendre que l’Europe ne reconnaîtrait pas un nouvel Etat né d’une sécession. C’est que le mouvement risque de faire tache d’huile, de remettre en cause les socles sur lesquels s’est construit une union qui a déjà du mal à assurer sa cohésion.

En même temps un peu partout en Europe, les nations qui la composent subissent des pressions tendant à les défaire : la montée des identités régionales exprime des revendications plus profondes que le simple élargissement de la décentralisation et de la régionalisation, jusqu’à reposer la question nationale en termes de sécession ou de fragmentation. On constate l’élargissement de l’audience des mouvements identitaires, voire séparatistes à l’échelle des États-nations européens, que ce soit en Flandre, en Écosse, en Italie du Nord, en Catalogne ou en Corse. En faisant valoir des aspirations qui dépassent le plus souvent la seule reconnaissance d’une personnalité culturelle, économique ou régionale au sein de leurs États d’origine, ces mouvements se distinguent du «régionalisme» et peuvent s’apparenter à des «nationalismes régionaux». Car non seulement leur demande d’autonomie remet parfois en cause la légitimité des États dont ils dépendent, mais aussi parce que le référent de leurs revendications est celui de la remise en cause de l’État-nation. Ils interrogent ainsi sur le potentiel émiettement des espaces politiques nationaux et sur le risque de dilution et de dissolution d’anciens États, au profit d’entités étatiques réduites en taille et d’une viabilité économique limitée, sources d’instabilité.

De prime abord, il peut sembler paradoxal que des régions européennes comme la Flandre, l’Écosse, la «Padanie» ou le Pays Basque espagnol puissent faire valoir des aspirations nationales au sein de l’Union européenne, au moment où celle-ci abolit ses frontières intérieures. Ces aspirations expriment-elles une réaction à la mondialisation par le resserrement des liens sur des entités «régionales», plus petites, plus cohésives ? A moins que la motivation essentielle de ces revendications autonomistes soit guidée par des contingences économiques. L’Italie du Nord industrielle voudrait ne plus payer pour le Mezzogiorno moins développé, tout comme la Flandre, en Belgique, qui ne souhaite plus participer au financement de la Wallonie. L’Écosse aspire à l’autonomie, car elle disposerait d’une zone économique exclusive, lui donnant accès aux richesses pétrolières de la Mer du Nord dépendant aujourd’hui de la Grande-Bretagne dans son entier. Ces conflits sont donc le fait de régions, généralement riches et contributrices nettes aux budgets nationaux, qui souhaitent, en s’appuyant sur une identité régionale plus ou moins établie, couper ou réduire le lien national pour se libérer du «boulet» de la solidarité qu’il implique …

Mais peut-on admettre que le différentiel économique est suffisant pour expliquer l’émergence des nationalismes régionaux ? En fait, la reconnaissance d’une entité distincte, autonome ou indépendante par l’affirmation d’une identité propre est polymorphe dans ses expressions. La langue est le référent identitaire fondamental des nationalismes basque, catalan et flamand. Le nationalisme écossais tire sa légitimité d’une histoire et d’une culture distincte de celle des Anglais. Le régionalisme incarné par la Ligue du Nord est atypique dans la mesure où il est «sans nation», «sans langue» ; son identité nationale se façonnant au gré des intérêts politiques. Toujours est-il que l’affirmation identitaire engendre des tensions qui suscitent plusieurs inquiétudes et interpellent la communauté internationale dans son ensemble.

La principale porte sur le morcellement étatique de l’espace mondial et son émiettement sans limites. Le monde compte déjà aujourd’hui près de 200 États, dont un bon nombre sont des micro-États ainsi que des pseudo-territoires étatiques. La deuxième inquiétude porte sur le principe d’autodétermination, qui s’appuie sur l’aspiration d’obtenir un territoire autonome ou indépendant qui, en Europe comme ailleurs, puise ses arguments dans l’axiome d’antériorité sur un territoire. Il fait craindre aujourd’hui avant tout pour les grands États (Chine, Russie, France…) leur «délitement» par un morcellement progressif. L’émergence de nouveaux États représente un réel risque d’instabilité qui peut contribuer à fragiliser la sécurité régionale ou internationale. Or, l’affirmation d’une identité ne signifie pas systématiquement sécession. Des réponses existent face aux tentations indépendantistes ou séparatistes, qu’il s’agisse d’un degré plus ou moins grand d’autonomie, la mise en place d’un système fédéral ou le redécoupage territorial par la création d’une nouvelle entité fédérée dans le cas d’une structure fédérale. Elles appellent à redonner du sens à l’Etat central, la démocratie locale et la solidarité territoriale.