Réformes : et si on écoutait ce que les Marocains ont à  dire ?

Les Marocains sont moins «bloqués» qu’on ne le dit. Encore faudrait-il les tenir pour adultes, et prendre garde à  ne pas réveiller chez eux une inclination traditionnelle à  la
complainte, ou, pis encore, les inciter à  se résigner au partage
d’un gà¢teau désespérément figé.

Alors que tous les adeptes de la réforme – il en faut – s’emploient à  démontrer que le changement est bien en cours, le Marocain de base paraà®t plus dubitatif. Il y a comme des esprits peu convaincus, même si cela n’autorise pas à  oublier les progrès réalisés. Dans tous les milieux on entend un cri quasi unanime : il reste encore beaucoup à  faire pour lever les contraintes, les rigidités et les barrières qui brident les initiatives et tuent l’emploi ! Toutefois, peu à  peu se dissipe l’angoisse du lendemain et se diffuse le sentiment que l’avenir n’est pas bouché. Les experts de tout acabit ne nous expliquent-ils pas qu’il ne faut pas brusquer les choses, qu’il faut laisser les Marocains panser leurs plaies. Il n’y a qu’un ennui : si l’on veut absolument optimiser le calendrier des réformes, le risque est grand de ne jamais trouver le moment idoine !
On voit bien la difficulté à  réformer lorsque les gens ont des difficultés à  joindre les deux bouts dans une période de déprime. Mais, symétriquement, lorsque le cycle est porteur, le sentiment de bien-être fait vite oublier la nécessité des changements. Inutile de chercher des modèles d’optimisation. Le simple bon sens suggère d’agir le plus possible durant les périodes fastes. Ni trop tôt ni trop tard, là  réside tout l’art de «gérer» la réforme.
Mais le débat va bien au-delà  d’un problème d’agenda. Ce qui pèche au Maroc, c’est l’inadéquation d’une partie de nos structures et de nos institutions aux règles de l’économie sociale de marché et de la compétition internationale. Il nous faut bouger. On nous dit que les Marocains ne sont pas prêts à  faire les adaptations nécessaires. Est-ce-vrai? Certes, à  force d’entendre qu’ils sont parmi les plus mal classés au monde à  l’échelle du développement humain et qu’ils doivent s’accrocher à  leurs maigres acquis, les Marocains pourraient bien finir par flancher. Et si on écoutait leurs avis ?
Commençons par les entreprises, qui sont quotidiennement au front. Elles ne cessent de faire prévaloir qu’elles ont résisté à  la crise et réussi des percées spectaculaires à  l’exportation. Voyons ce que laissent entendre les grands groupes marocains. Ils affirment qu’ils commencent à  intégrer la donne internationale et entendent s’y adapter : abaissement du «point mort», recherche des marchés pertinents, élaboration d’une stratégie financière permettant de sécuriser les moyens de financement. Quant aux clichés relatifs aux PME, ils ne tiennent plus. Les sorties médiatiques des dirigeants de la petite et moyenne entreprise mettent l’accent sur la vision des enjeux stratégiques, la convergence des objectifs, les performances économiques et financières, etc. Venons-en aux ménages, dont on dit qu’ils sont peu mobiles, indéfectiblement attachés à  leurs routines et à  leurs statuts. Or les radios trottoirs des médias nous montrent des Marocains prêts à  accepter la mobilité pour trouver du travail, à  changer de région, à  changer de pays. Pas si mal pour des casaniers! Quand on explique, les Marocains comprennent. Et les jeunes ? Les tensions dans quelques sites universitaires ont tout brouillé. La population estudiantine est apparue comme une cohorte de révoltés, ne voulant rien céder sur la conception traditionnelle du lien entre diplôme et insertion. Réforme du système de l’éducation ou pas, il va falloir se débarrasser de cette image. Lisons les résultats des enquêtes du ministère de la Jeunesse : selon ces enquêtes, les étudiants sont certes mécontents mais nullement révolutionnaires ; ils constatent que l’Université est trop souvent inefficace et contestent la qualité du service. En fait, le vrai problème est celui d’une absence d’écoute.
Toutes ces observations convergent. Les Marocains sont moins «bloqués» qu’on ne le dit. Encore faudrait-il les tenir pour adultes, et prendre garde à  ne pas réveiller chez eux une inclination traditionnelle à  la complainte, ou, pis encore, les inciter à  se résigner au partage d’un gâteau désespérément figé. Nos problèmes ne sont pas simples ; mais en quoi sont-ils plus insurmontables qu’ailleurs ? Que cesse le discours misérabiliste et que surgisse le credo du renouveau. Les Marocains peuvent le comprendre et l’assumer. Il faut juste les secouer.