Réforme des retraites : la fin de l’Etat providence ?

La réforme paramétrique du régime de la Caisse marocaine des retraites aura pour effet de plomber le pouvoir d’achat des futurs retraités et des actuels salariés qui cotisent, sans apporter une solution structurelle au problème de la pérennité du système.

L’actuel débat autour de la réforme de la Caisse marocaine des retraites (CMR) n’est pas sans rappeler celui qui a eu lieu en France il y a moins d’un an, et qui s’est finalement soldé par un relèvement de l’âge de départ à la retraite de 60 à 65 ans. Les deux arguments majeurs avancés par le gouvernement Sarkozy furent l’augmentation de l’espérance de vie et un vieillissement de plus en plus croissant de la population.

Ces arguments ont été repris quasiment mot pour mot au Maroc par l’actuel ministre des finances sous le qualificatif de «mesures paramétriques» que l’on peut résumer en trois points :

– Le relèvement de 5 ans de l’âge de départ à la retraite ;

– Le changement du salaire de référence sur lequel sera basée la prestation : le régime sera basé sur le salaire moyen des huit dernières années au lieu de 85% du dernier salaire avant le départ à la retraire comme c’est le cas aujourd’hui ;

– Augmentation du taux de cotisation par des hausses progressives.

Si en France l’espérance de vie à la naissance était de 77,8 ans pour les hommes et de 84,5 ans pour les femmes en 2010, soit au moment de la réforme des retraites, et que les personnes âgées de plus de 60 ans représentaient 22,9% du total de la population, au Maroc, nous sommes bien loin de ces paramètres là. L’espérance de vie à la naissance en 2011 est de 73,9 ans pour les hommes et de 75,6 ans pour les femmes, et les personnes âgées de plus de 60 ans ne représentent que 8,5% du total de la population. 

Quant à la baisse de l’indice de fécondité, autre argument majeur en faveur du relèvement de l’âge de départ à la retraite, car perçu comme un indicateur de vieillissement de la population, il n’a pas encore atteint le taux de remplacement qui est de «2» puisqu’il se situe autour de 2,1 enfants par femme en 2010. Les études démographiques les plus sérieuses ne prévoient une stabilisation de la population marocaine qu’à l’horizon 2030. Le vieillissement de la population marocaine est donc un spectre bien lointain.

Ces mesures dites paramétriques auront pour effet immédiat de plomber le pouvoir d’achat des futurs retraités et des actuels salariés qui cotisent.

Ainsi, les salariés qui verront leurs retraites se réduire de façon substantielle, du fait de l’effet combiné des trois mesures paramétriques et de l’inflation cumulée d’ici leur retraite, préféreront contracter une retraite complémentaire, ce qui réduira davantage leur pouvoir d’achat. Cette situation profitera tout naturellement au privé, ces retraites complémentaires étant principalement proposées par les diverses banques et compagnies d’assurances de la place. C’est, de fait, une fuite en avant qui ne fait que retarder l’inévitable, sachant que ces mesures dites paramétriques ne visent ni plus ni moins qu’à retarder l’arrivée du premier déficit, et ne constituent d’aucune manière une solution structurelle au problème.

La famille marocaine traditionnelle a toujours été de type communautaire endogame, et est caractérisée par un fort sentiment d’appartenance de l’individu au groupe, par une forte solidarité entre les générations et par un sentiment d’égalité ancré dans l’inconscient collectif. Cela dit, la transition démographique que le Maroc est en train d’achever, et qui fut enclenchée par un taux d’alphabétisation qui a dépassé le seuil de 50% et par une baisse tendancielle de l’indice de fécondité, fait que les valeurs latentes qui caractérisaient la structure familiale traditionnelle marocaine se perdent de plus en plus du fait de la nucléarisation des ménages marocains et de l’individualisme qui en découle, mais sont activées par l’alphabétisation au niveau conscient, ce qui se traduit par l’exigence émise par la population de retrouver ces mêmes valeurs au niveau de l’Etat, qu’elle perçoit comme une sorte de père de substitution. Si l’Etat ne répond pas à ces exigences, la montée des différentes mouvances extrémistes, qui prétendent quant à elles répondre à ces exigences, devient inévitable. Ainsi, la réforme du système des retraites marocain doit être l’occasion pour l’Etat de se montrer à la hauteur du rôle qui lui est assigné aussi bien par l’histoire que par la nation, en répondant aux exigences de solidarité et d’égalité, au risque, en cas d’échec, d’accroître la méfiance vis-à-vis de l’Etat et le sentiment d’abandon vécu par une bonne partie des Marocains.
N’entrant pas dans une logique de profit, l’Etat se devra de supporter le coût social et économique qu’impliquera le déficit de la CMR, chose qui pourrait ne point poser de graves problèmes dans l’éventualité d’une monétisation de ce déficit par Bank Al-Maghrib (BAM), ou par son financement via le recours à la dette publique intérieure à taux zéro, dans l’éventualité où l’Etat pourrait se prêter à lui-même, ce qui ne sera rendu possible que par la suppression du statut d’autonomie de BAM. On s’endette bien à coup de milliards, et qui plus est à l’international, pour des projets d’infrastructures visant à faciliter la vie des citoyens et à créer des emplois. Nos futurs retraités le valent bien aussi, sinon davantage !

Quant à l’idée de réviser à la baisse le salaire de référence, elle n’est défendable que dans la perspective où des mesures de compensation (transport public gratuit, subvention accrue des frais médicaux,…) seraient mises en place au profit des retraités.