Réenchanter le présent

Depuis quelque temps, on lit et on entend ici et là des choses plus ou moins sensées sur le silence des intellectuels au Maroc. Ce n’est pas nouveau, car chaque fois que la conjoncture ou la situation sociale et politique se complique ou donne des signes alarmants et indéchiffrables, certaines voix, dans la presse et au sein de la société civile, en appellent à la «sagesse» ou aux «gens de raison». D’abord pour en prendre acte et, mieux encore, pour mettre de la «pensée» là où on ne relève que déraison, obscurantisme et pensée magique. Aujourd’hui, plus qu’hier, ce sont précisément des faits divers rapportant des actes perpétrés des médias relatant des propos haineux tenus par des porteurs de cette tendance obscurantiste qui alertent et inquiètent.

Mais que peut l’intellectuel devant de tels agissements ? Et d’abord qui est cet intellectuel désigné à une telle tâche? Il est superflu ici (car nous l’avons déjà évoqué plusieurs fois dans cette chronique), de partir d’une définition de ce qu’est un intellectuel ou de dresser une typologie sociologique de cette catégorie. Cela nous obligerait à remonter l’histoire de  son statut, de préciser ou d’étayer son combat, sa légitimité et son rayonnement. Or justement c’est l’absence de nombre de ces critères que l’on relève ici et lorsqu’on en dispose chez quelques-uns, décédés ou encore en activité, se pose la question de la portée de leur influence dans la cité, tant au sein de l’opinion publique qu’auprès des responsables politiques et des décideurs en général. De plus en plus, l’opinion publique se fait précisément une opinion, voire une conviction, sinon une croyance auprès d’une autre catégorie : les lanceurs de fetwa et autres nouveaux marabouts de la parole publique. Nés avec le développement des techniques de la communication et de leur expansion, ces «nouvelles sentinelles» de la conscience ont pris le pouvoir de la parole un peu partout dans les contrées arabo-islamiques. Ils exercent un formatage des esprits par l’entremise d’un Islam politique et idéologique revisité et radicalisé qui s’est répandu au gré des bouleversements géostratégiques que ces contrées ont connus. Les explications sont nombreuses et contradictoires et sont d’ordre politique, économique ou des choix stratégiques opérés à la fois par les grandes puissances et par certains pouvoirs locaux en place dans ce qu’on appelle «Monde arabe». Si on en débat aujourd’hui quotidiennement dans les médias internationaux depuis les attentats et l’irruption de Daech, le phénomène était connu de longue date dans les pays concernés. Mais pas le débat et pas par ces intellectuels qu’on appelle à la rescousse aujourd’hui. Une génération a fait son deuil de ce débat ; une autre est en attente d’une nouvelle manière de penser l’Histoire et le monde afin de le comprendre et de s’y inscrire. Pour cela il eut fallu la préparer à un retour de la raison, au discernement par la pensée juste, à la culture ouverte sur l’universel et sur l’espérance. Or, lorsqu’on en est à purger des centaines de manuels scolaires de tout ce qui nie ces valeurs-là, que peut la voix d’un intellectuel esseulé même s’il descend de sa tour d’ivoire et sort de sa réserve ?

Il peut encore et beaucoup si on l’associe à la décision en l’écoutant, et si on l’invite à participer à la création de nouvelles utopies. Et il n’est pas question ici seulement de cet intellectuel engagé tel que défini par la typologie classique. Philosophes, penseurs, poètes, sociologues, anthropologues et autres écrivains qui peuvent exciper d’une œuvre et d’une production intellectuelles reconnues (et le Maroc en compte des dizaines) sont autant d’hommes et de femmes à même de reconquérir ces espaces d’expression livrés aux charlatans, aux faux pédagogues et aux vrais démagogues qui ont squatté les campus et les médias, les lieux de culte et de culture. Cependant, il reste d’abord à poser intelligemment la question de ce que nous voulons pour notre avenir et de mettre fin au piège et aux sortilèges de la question de l’identité ainsi qu’aux débats stériles et byzantins sur la tradition et la modernité. Car si nous savons d’où nous venons et qui nous sommes, il nous reste à dire tout haut ce que nous ne voulons pas devenir. C’est à ces critères que les grands psychologues jaugent la normalité chez un individu par rapport à un autre dont la personnalité est perturbée. C’est donc en inventant des projets, en réenchantant le présent tout en produisant de nouvelles utopies et des rêves réalisables que l’homme avance dans la vie, se construit et forge un avenir.

Et pour ce faire –n’en déplaise aux penseurs–, comme l’écrit si bien Paul Valéry dans son ouvrage Tel quel au chapitre choses tues : «Il est bien des choses qu’il faut moins de force pour faire que pour penser».