Quid de la solidarité à  l’égard des Syriens ?

Abandonné sur le bord d’une autoroute, un camion contenait les corps sans vie de 71 personnes, 59 hommes, huit femmes et quatre enfants. Un énième drame des migrants clandestins qui a créé le choc en Autriche, suscitant dans le pays un mouvement de solidarité populaire envers les réfugiés.

On l’a appelé «le camion de la mort». Abandonné sur le bord d’une autoroute, il contenait les corps sans vie de 71 personnes, 59 hommes, huit femmes et quatre enfants. La découverte d’un passeport syrien laisse supposer qu’une partie était originaire de Syrie. Entassés dans un habitacle fermé de 14 m2, ces malheureux sont morts d’asphyxie après que les passeurs, payés pour les faire parvenir à un point donné, les ont abandonnés sur ce bord d’autoroute. Un énième drame des migrants clandestins qui a créé le choc en Autriche, suscitant dans le pays un mouvement de solidarité populaire envers les réfugiés. Mais il y a fort à penser que les réflexes égoïstes reprendront rapidement le dessus dans une Europe où les sentiments xénophobes polluent l’atmosphère.

Aussi «infranchissable» soit-elle, aucune frontière n’arrête le flot ininterrompu des réfugiés qui fuient la violence et la persécution. Parmi eux, les Syriens. De tous les conflits actuels, la guerre qui ravage la Syrie depuis mars 2011 est celle dont les retombées sont les plus dramatiques. Plus de 200 000 morts, plus de dix millions de déplacés dont quatre millions à l’étranger, 12,2 millions de personnes sur 23 millions nécessitant une assistance humanitaire, «la plus grande crise humanitaire que le monde ait connue depuis la Seconde Guerre mondiale», dit un rapport européen. Les pays limitrophes – la Turquie (plus de 2 millions), le Liban (1,1 million, soit le quart de la population), la Jordanie (618 000), l’Egypte et l’Irak – ont recueilli l’immense majorité des réfugiés (3 800 000) au prix, parfois, de leur propre équilibre social, économique et politique. Dans le reste du monde, l’accueil se fait au compte-goutte d’où la multiplication des drames tels celui du «camion de la mort», la fermeture des frontières faisant l’affaire des trafiquants de vie humaine.

L’Europe est le continent que tentent à tout prix de joindre ceux des réfugiés capables de payer le prix fort aux passeurs. Une aventure à très haut risque qui a coûté la vie à des milliers de personnes, syriennes et autres, au cours de ces dernières années. On s’indigne de l’égoïsme de ces pays riches du Nord qui ferment leur porte au nez de personnes fuyant la mort et la persécution. Mais qu’en est-il de ces autres pays richissimes qui, selon Amnesty International, n’ont offert d’accueillir aucun réfugié syrien ? Qu’en est-il de nous-mêmes, de notre propre solidarité en tant que Marocains à l’égard de ce peuple jeté sur le chemin de l’exil par une guerre qui lui a tout pris ? 

A défaut de l’avoir faite, nous sommes une génération de Marocains à avoir été nourrie par l’histoire des faits d’armes et des grands moments de la lutte pour l’indépendance nationale. Beaucoup d’entre nous ont eu leur imaginaire forgé par ces récits. A la lumière de cette triste actualité, une de ces innombrables anecdotes me revient à l’esprit. Elle porte sur une collecte de fonds en faveur des Palestiniens. Au cours d’une rencontre organisée par le Parti de l’Istiqlal au début des années 50, il fut demandé aux présents de donner quelque chose pour les Palestiniens. Ma mère, qui vécut cet épisode, me raconta que des femmes enlevèrent les bracelets en or (la fameuse sertla) qu’elles portaient au poignet et les jetèrent dans la cagnotte. Ce geste très symbolique en dit long de la capacité solidaire des Marocains de l’époque alors qu’eux-mêmes connaissaient des temps difficiles. Or, aujourd’hui, face à cet autre peuple arabe dans la détresse, que fait-on ? Que font les partis politiques, que fait la société civile, que sait-on même de ce que les uns et les autres font ? Rien. Nous versons des larmes de crocodiles devant nos écrans mais, concrètement, combien parmi nous s’activent pour soutenir les réfugiés présents sur notre sol ? Des âmes charitables existent sans doute mais personne n’en entend parler. 

Il n’y a aucune espèce de mobilisation en faveur de ces réfugiés. Aux Syriens que l’on aperçoit faisant la manche aux feux rouges, on glisse une pièce au passage et cela s’arrête là. Par contre, au début du conflit, certains jeunes furent tellement choqués par les images d’enfants syriens assassinés par le régime qu’ils ont voulu aller sur place combattre l’armée de Bachar El Assad … et sont tombés de Charybde en Scilla. En matière de solidarité, comme du reste d’ailleurs, les discours ont pris le pas sur les actes. Nous nous indignons – à distance – du sort fait aux Palestiniens mais quid des Syriens? Quid, dans les faits, de notre solidarité à leur égard ? Redonnons sens à ce mot en nous préoccupant du sort des quelques milliers présents sur notre sol et agissons pour qu’aucun d’entre eux ne soit réduit à mendier aux abords du chemin.