Qui que l’on soit, d’où que l’on vienne

Si le Maroc veut que sa diaspora continue à  lui être fidèle, ce n’est pas en lui susurrant chaque été des mots d’amour. Ce n’est pas en étalant des «marhaba» à  chaque entrée de ville. C’est en se modernisant, c’est en se réformant, c’est en faisant que chacun d’entre nous soit fier de se dire citoyen d’un pays où le droit est la règle.

Ils sont les premiers à s’en étonner : que d’empressement à leur égard ! A peine le pied posé sur le sol marocain qu’ils ont le tournis sous la masse des messages de bienvenue. En effet, pendant la période estivale, où que le regard se pose, ce ne sont qu’immenses panneaux publicitaires à l’adresse de «nos» Marocains résidant à l’étranger. Qu’il s’agisse des administrations publiques ou des institutions privées, chacun y va de son opération de charme en direction d’une population devenue objet de toutes les attentions. Alors, question : pour ne pas en avoir fait assez par le passé, n’en fait-on pas un peu trop aujourd’hui ?
Première source de devises du Royaume, les Marocains résidant à l’étranger constituent un enjeu économique important. Pendant des décennies, le pays a profité de la manne sans trop se soucier de ceux dont elle émanait. Puis, progressivement, la prise de conscience s’est faite de la nécessité d’entretenir un lien dont l’indéfectibilité a des limites. C’est ainsi qu’en 1990 est créé le ministère chargé de la communauté marocaine à l’étranger, de même que la Fondation Hassan II pour les MRE. Tout récemment, le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME), un organe à visée consultative et prospective, a vu  le jour, avec, pour le constituer, des membres de la diaspora marocaine. Mais, paradoxalement, c’est au moment où le plus d’effort est effectué en leur direction que le regard porté par les MRE sur le Maroc se fait le plus critique. Et le plus revendicatif. Car, entretemps, les populations ont changé. Les premières générations cèdent le pas devant les deuxième, troisième et même quatrième. Nées pour l’essentiel dans les pays d’accueil, celles-ci ne sont plus habitées par cette dévotion absolue à la mère patrie qui est celle des aînés. Ayant grandi dans des sociétés de droit, les jeunes MRE sont dotés d’un esprit critique dont ils font grand usage tant à l’égard du Maroc que du pays de leur citoyenneté. Car, et il est important de le rappeler au passage, nous avons davantage affaire à des binationaux qu’à des MRE. D’où, d’ailleurs, la difficulté à les nommer. Aussi grand que puisse être leur attachement au Maroc, celui-ci n’est plus leur seul pays, et leur seule référence. De ce fait, ceci les autorise à bien des libertés à son égard. D’abord une liberté de parole. Tout ce que leurs parents n’ont pas dit, ou peut être même osé penser, eux l’expriment à voix haute. Désormais, parfaitement conscients de l’importance que représentent leurs transferts pour l’économie du pays, ils entendent être traités en conséquence. Et n’hésitent pas à le réclamer si besoin est. La liberté de revenir ou non chaque été : autant, pour leurs parents, les vacances au pays étaient sacrées, autant, pour eux, il n’y a plus là d’obligation impérative. La liberté, enfin, d’être ou de ne plus être marocain. Les résultats de l’étude menée récemment par le CCME en direction de la communauté marocaine à l’étranger montrent que l’attachement au Maroc reste très fort, mais jusqu’à quand ? Avec une baisse de 14% des transferts au cours du premier trimestre 2009, la crise financière donne un avant-goût de ce qui peut advenir sur la durée. Pourtant, rien n’est joué à l’avance : si le Maroc a besoin de ses originaires à l’extérieur, ces derniers ont tout autant besoin de lui. Qu’ils soient devenus Français, Belges ou Allemands, l’identité marocaine reste structurante de leur personnalité. Or, la fierté des origines est un atout pour réussir dans la vie, où que l’on réside. Ceci explique cela, l’attente, et les frustrations exprimées à l’occasion par ces populations. «Le Maroc ne nous reconnaît pas» … «Nous aimons le Maroc plus que le Maroc ne nous aime» … Alors, qu’ici, on s’exaspère devant les ronds de jambes faits aux MRE, voilà le type de sentiment qui habite encore ces derniers. Un besoin de reconnaissance et de considération dans le rapport, quelque chose qui n’a pas trait au matériel mais au respect de l’individu et de ce qui va nourrir ou affaiblir son estime de soi. D’où le constat suivant, à savoir que  les originaires du Maroc qui vivent à l’extérieur sont dans la même attente que nous qui le vivons au quotidien : une attente de citoyenneté. Qu’il soit d’ici ou ailleurs, plus personne ne veut continuer à être traité comme un sujet, c’est-à-dire quelqu’un dont les droits sont définis par la proximité et l’allégeance au pouvoir. Les passe-droits, la corruption, la partialité de la justice, sans parler des lenteurs et de l’absurdité administrative, l’essentiel des critiques des MRE se concentre sur ces sujets. Or ce sont ces facteurs qui, sur la durée, peuvent agir sur le lien à la terre d’origine. Si le Maroc veut que sa diaspora continue à lui être fidèle, ce n’est pas en lui susurrant chaque été des mots d’amour. Ce n’est pas en étalant des «marhaba» à chaque entrée de ville. C’est en se modernisant, c’est en se réformant, c’est en faisant que chacun d’entre nous soit fier de se dire citoyen d’un pays où le droit est la règle. Une règle appliquée à toutes et à tous, qui que l’on soit et d’où que l’on vienne.