Quand le Sahara devient subitement «occidental»

Qualifier le Sahara marocain d’«occidental» n’est pas neutre. Il est certes compréhensible que quelqu’un, loin du problème, choisisse une posture neutre à ce sujet. Il est inadmissible
qu’un Driss Basri, lors d’un débat hautement politisé, use de cet épithète.

Les appellations ne sont pas neutres. Dire la Judée Samarie au lieu de Cisjordanie est plein de sens et de significations. Dire le Maghreb tout court est non moins significatif que de l’affubler de l’épithète arabe. Qualifier le Sahara marocain d’ «occidental» n’est pas neutre non plus. Il est certes compréhensible que quelqu’un, loin du problème, choisisse une posture neutre quant au conflit qui oppose le Maroc à l’Algérie. Il est inadmissible qu’un Marocain, lors d’un débat hautement politisé, adopte l’épithète «occidental» en parlant du Sahara, objet du conflit. Il est d’autant plus inadmissible que la personne en question, monsieur Driss Basri, puisque c’est de lui qu’il s’agit, n’était ni de Ila l’ amam, à l’instar d’un Abraham Serfaty, de qui on peut tolérer ces divagations, ni militant pour quelque spécificité culturelle et ethnique. Commis de l’Etat quand il l’était, il avait la mainmise sur l’information et ce qui lui était relié.
Il m’a été donné par un pur hasard, de constater de visu, un article d’un grand avocat casablancais et ancien journaliste, sur l’historique du Sahara, qui devait être envoyé au journal Le Monde. C’était, si ma mémoire est bonne, quelques mois avant la mise en application du plan de règlement entré en vigueur en septembre 1991. L’auteur de l’article, s’inscrivant dans l’orthodoxie, voulait le OK de «l’Intérieur» et de son maître de l’époque, qui veillait sur la doxa médiatique. L’article fut publié dans Le Monde, en bonne place, en page 2, celle du débat dans le temps.
Un député d’Ouled Saïd, osant critiquer les campements décidés par le ministère de l’Intérieur dans les faubourgs de Laâyoune, se fit rabrouer et, comme il fallait s’y attendre, on mit fin à sa carrière de député. Il ne fallait pas, du temps de Basri, croire que le Sahara fût marocain, ce que les Marocains croyaient et croient toujours, il fallait surtout mimer toute la rhétorique confectionnée par Basri and Co, quitte à ne pas avoir de foi du tout. Seul comptait le rituel et le make believe. Basri avait-il la foi ? La foi en la marocanité du Sahara ? On se rappellera que, dans un article paru dans Le Monde, daté du 27 juillet 2004, il a préféré, en parlant des Sahraouis, leur accoler – ô manes ! – l’épithète de «frères». Nous lui préférons, nous autres, l’expression «nos enfants» puisqu’ils le sont. Basri a enfin découvert qu’ils étaient distincts de nous, pas seulement culturellement, mais aussi politiquement, au même titre que les Tunisiens ou les Mauritaniens. Par un jeu déductif, le Sahara serait un jour «indépendant». Adieu les sacrifices consentis par le peuple marocain. Adieu la foi des Marocains en leur histoire. Adieu les litanies de Basri and Co sur le syndrome d’Algésiras qui nous guette toujours, pour faire du Maroc une éternelle porte ouverte. Mais M. Basri se trompe, tout comme ceux qui font des schémas préconçus une lecture religieuse, qu’ils veulent transposer ici et là.

La vulgate coloniale a forgé la notion de «pueblo sahraoui»
On n’est pas loin, dans la littérature qui a ponctué le conflit du Sahara, de la vulgate coloniale, celle qui a forgé la notion de «pueblo sahraoui». Des concepts coloniaux qui s’attifent d’une terminologie onusienne. Quoi de plus «noble» que de parler autodétermination, décolonisation, d’autant plus que dans le jargon des Nations unies cela a valeur de conscience mondiale. Oui mais !
Peuple sahraoui ? Pourquoi voudrait-on que ce peuple soit contenu dans l’espace qui était dévolu au parent pauvre du rapt colonial : l’Espagne. Les Sahraouis, tout comme le Sahara, cesseraient-ils d’exister comme par enchantement au-delà du Sahara «espagnol» ? Etre sahraoui au juste serait-il un mode de vie ou une ethnie ? Dans les deux cas, cela ne saurait être opposable au «Sahara espagnol» seulement. Par quel hasard ce peuple sahraoui, avec son parler hassani, son mode de vie nomade, son khount et melehfa se trouve-t-il dans un espace géométriquement déterminé à la règle et à l’équerre ?
Autodétermination, décolonisation ne sont que des avatars de cette supercherie forgée par les services de renseignements espagnols en 1973 : «el pueblo sahraoui». S’il existe, s’il a des spécificités propres, alors qu’il dispose de lui-même, là où il est et partout.
Les indépendances se sont greffées sur l’ordre colonial, son tracé, ses conceptions et ses arrangements. On a considéré par réalisme qu’il fallait s’y tenir. Réalisme, soit ! Mais décomposition, non ! On aurait pour notre part admis les tracés coloniaux, si le Maroc était lui-même une création coloniale. Le Maroc n’a pas attendu la conférence de Berlin ou le bon vouloir de Lyautey pour exister…
Les experts et différents observateurs n’ont cure de tout cela. Même nos diplomates ont du mal à sortir du canevas onusien. Ils sentent une gêne quand on leur parle histoire. Ils ont du mal d’ailleurs à se convaincre et à convaincre quand on parle de référendum confirmatif ou de partage avec la Mauritanie, parce que le paramètre histoire n’entre pas dans leur argumentaire. Le temps zéro c’est le plan de règlement, et ce qui s’en est suivi: Houston, plan Baker, le reste c’est de la littérature. Mais c’est cette littérature qui galvanise les peuples et qui met en échec tous les plans imposés aux peuples d’où qu’ils viennent. Alors que dit cette littérature ? J’ai lu il y a de cela quelques jours un bel article de l’académicien Mohamed Chafik dans Al Bayane (23-24 octobre 2004) intitulé : «Et si on décolonisait pour de bon!», un sentiment partagé par plusieurs de nos concitoyens. Voilà ce que dit Mohammed Chafik : «La communauté internationale, très peu avertie du fait berbère, ne pouvait pas prêter toute l’attention voulue aux détails de la dénomination République arabe sahraouie dont s’est affublé le Polisario. Et voilà qu’on cherche sérieusement à lui faire envisager la création d’un Etat se disant d’emblée arabe sur un territoire à haute valeur symbolique au regard de l’émotion presque religieuse qu’inspire aux Berbères leur histoire médiévale. C’est en effet le grand Sahara occidental qui a été le témoin privilégié de la naissance de la dynastie almoravide.»
Les Marocains n’accepteraient pas qu’un Youssef Ibn Tachfine soit un SDF, qu’un Wagag mmis n’Zellou ou qu’un Abdellah Ibn Yassine soient des êtres non identifiés ou perdus dans quelques chroniques d’historiens. C’est du Sahara qu’est partie cette geste qui a unifié le Maghreb, qui a jeté les bases d’une civilisation de l’Occident de l’Islam distincte de Damas, de Bagdad et de Cordoue. C’est de là qu’est parti l’élan vital qui a donné Marrakech, Averroès et toute la splendeur de l’Alhambra. C’est toute notre histoire qui se joue dans cette portion territoriale, mais aussi notre devenir. Nous n’accepterons pas de jouer quitte ou double, quitte à faire de nous – j’ose ce néologisme, avec tout le respect que je dois à mes concitoyens – un peuple «voyou». On jouera les trouble-fête en se proclamant les champions tous azimuts de tous les peuples à disposer d’eux-mêmes, pour une réelle décolonisation. La quincaillerie d’armements des armées régulières ne pourrait rien devant la détermination d’une nation. On ira là où il faut qu’on aille, comme dirait Chafik : «Il existe un peuple amazigh kabyle humilié et voué à la misère ; un peuple amazigh aurassien acculé au mercenariat militaire ; un peuple amazigh mozabite persécuté pour ses croyances religieuses ; un peuple amazigh chenoui au territoire sans cesse quadrillé et ratissé ; un peuple amazigh senoussi contraint de s’adonner à la petite contrebande pour pouvoir survivre ; un peuple amazigh gourari mourant de soif dans le désert et surveillé de très près ; et aussi un peuple amazigh targui spolié et tout».
Voilà pour le cancre de l’histoire et de la géographie et l’apprenti des renseignements, qui ne voit le Maroc que par la lucarne de sa Chaouia natale, qui s’appellait, faut-il le lui rappeler, Tamsna. Le germe de la «République arabe sahraoui» aura du bon. Il dotera le corps de Tamazgha d’anticorps et renforcera son immunité. Ousserd, Tifariti, Ouargziz, Tiris, Tichla, Amgala… sont bel et bien amazighs et le demeureront

Il ne fallait pas, du temps de Basri, croire que le Sahara fût marocain, ce que les Marocains croyaient et croient toujours, il fallait surtout mimer toute la rhétorique confectionnée par Basri and Co, quitte à ne pas avoir de foi du tout.