Quand l’art fait mieux que la politique

La plus grande victoire à  mettre à  l’actif du Festival Gnaoua d’Essaouira dont la 16e édition s’est close ce dernier week-end est qu’il réconcilie avec soi-même tout comme il fait reprendre espoir en la capacité de la société à  produire autre chose que de la régression.. Car le Maroc qui se déploie sous le clair de lune est un Maroc de rêve, réconcilié avec lui-même et avenant
à  l’égard d’autrui.

Est-ce le vent qui, par sa force, chasse les mauvais esprits et rend le cœur, en même temps que la tête, plus joyeux ? Le fait est que, de retour de la cité des Alizés, après trois jours rythmés par le tempo gnaoua, on se sent indubitablement plus léger. Une légèreté de l’être tout à fait appréciable en ces temps moroses où il n’est question que d’indices en berne et de crises insolubles. La plus grande victoire à mettre à l’actif du Festival Gnaoua d’Essaouira, dont la 16e édition s’est close ce dernier week-end, est qu’il réconcilie avec soi-même tout comme il fait reprendre espoir en la capacité de la société à produire autre chose que de la régression. Le Maroc qu’il donne à voir et à entendre est à la fois ancré dans sa culture et magnifiquement ouvert sur le monde. Une ouverture non pas de circonstance mais une ouverture réelle adossée à des racines longtemps occultées et aujourd’hui revivifiées. Car, dans cette musique gnaouie auquel le Festival d’Essaouira est dédié, que célèbre-t-on sinon la composante africaine de notre identité ? Or cette Afrique qui palpite au fond de notre âme et à l’appartenance de laquelle nos «WASP» locaux n’ont longtemps convenu que du bout des lèvres, cette Afrique, parce qu’elle est la matrice de l’humanité, est porteuse d’un langage qui ouvre sur l’universel. Ecoutez donc le tempo gnaoui ! Qu’y entendez-vous sinon que les battements de votre propre cœur démultipliés à l’infini et dans lesquels résonnent ceux du voisin et du voisin du voisin ? Si les fusions avec des musiques nées dans des sphères culturelles totalement différentes fonctionnent aussi bien, c’est bien parce que ce rythme est celui de la vie au-delà de toute appartenance nationale ou ethnique.

On ne le rappellera jamais assez : outre que d’avoir fait revivre économiquement la ville, le Festival Gnaoua d’Essaouira a sauvé d’une mort certaine la musique et la culture auxquelles il est dédié. Sans lui, les maâlems, que les festivals internationaux s’arrachent désormais, seraient en voie d’extinction, réduits qu’ils étaient à n’être plus que des saltimbanques folkloriques. En les réhabilitant, le festival a remis en lumière la dimension africaine de l’identité marocaine. Ses initiateurs, qui l’ont pensé dans une perspective de défense et de promotion de la pluralité culturelle et identitaire, se sont montrés précurseurs à bien des égards. D’abord, pour ce qui est de l’Afrique, cette Afrique qui attise à nouveau le désir et dans laquelle l’Europe -et donc le Maroc par ricochet- voit une des portes de sortie possibles de la crise. Ensuite grâce à cette idée lumineuse de faire des fusions entre les Gnaouas et des groupes musicaux étrangers. Par ce biais, le festival réussit ainsi la prouesse de parler aux jeunes en même temps qu’aux plus âgés, aux locaux en même temps qu’aux étrangers. Cette capillarité intergénérationnelle et sociale, c’est littéralement magique, unique. Déambuler dans la rue souirie à deux heures du matin et y croiser alternativement des femmes avec des poussettes, des petits loustics à la démarche chaloupée, et des crinières blondes, short au ras des fesses ou look sixties, cela vous met la tête dans les étoiles. Car le Maroc qui se déploie sous le clair de lune est un Maroc de rêve, réconcilié avec lui-même et avenant à l’égard d’autrui.

«L’art et la culture savent parfois mieux faire que la politique». Ce constat, fait par les participants au forum du festival, organisé autour de la thématique «sociétés en mouvement, jeunesses du monde» s’applique parfaitement au cas souiri. De par son histoire et son statut portuaire, Essaouira, longtemps ville mosaïque, fut accoutumée de tout temps à accueillir l’étranger. Mais, au cours des décennies post-indépendance et avec le départ de la communauté juive, longtemps composante majeure de sa population, elle avait sombré dans un lourd sommeil jusqu’à la création en 1992 de l’association Essaouira-Mogador à l’initiative d’André Azoulay et d’une poignée de gens du cru. Outre que d’impulser une dynamique et de favoriser le renouveau économique de la ville, l’action menée depuis 22 ans sur le terrain associatif et culturel par cette ONG a ranimé l’esprit ancestral souiri, fait de sens de l’hospitalité et de bienveillance à l’égard d’autrui. Et y a propagé une culture moderne de l’échange, du dialogue et du respect de la différence. D’où l’atmosphère propre aujourd’hui à cette cité. Rares sont les villes marocaines où les femmes peuvent s’aventurer à marcher la nuit sans craindre d’être importunées. Or, à Essaouira, c’est chose possible et cela n’est nullement le fait du hasard. C’est le résultat de ce contact régulier avec l’autre dans le cadre des nombreux événements culturels organisés tout au long de l’année et auxquels, fait important à noter, l’ensemble de la ville prend part. Les décideurs au les responsables politiques qui continuent à considérer la culture comme une cerise sur le gâteau seraient bien avisés d’étudier le cas souiri.