Quand la cigale fait la morale à la fourmi

Cher ami. Ta réponse est assez énigmatique. Voire sibylline, si tu permets cet adjectif qui désigne ce qui est obscure ou mystérieux. On dit bizarre maintenant. Il est pourtant d’à-propos puisqu’il renvoie aux Sybilles, ces femmes oracles de l’Antiquité qu’on consultait pour connaître l’avenir. Je t’avoue que je n’ai pas reconnu là le jeune homme de jadis, rationnel et peu enclin à la pensée magique. D’autant que te voilà baigné, depuis ton départ du pays, dans une autre culture si éloignée de celle de nos traditions.

Est-ce le surnaturel qui revient au galop et assaille l’acquis occidental rationnel ? Non, je te taquine bien sûr. Tu me dis que tu as fait un rêve étrange au cours duquel ta défunte grand-mère distribuait des dattes à tes voisins de làbas. Elle ne s’est pas arrêtée, n’a même pas levé les yeux vers la fenêtre par où tu la regardais passer dans le froid et sous la pluie, un lourd couffin à la main et dans l’autre un chapelet. Ce couffin et ce chapelet sont exactement ceux-là dont tu gardes encore un souvenir vivace lorsqu’elle revenait du souk. C’est ton interprétation de ce rêve qui m’a intrigué. J’y ai décelé comme un sentiment de culpabilité, plus étrange et certainement étranger à ce que je sais de toi. Du moins du jeune homme que tu étais avant ton «exil volontaire» dans le pays où tu as fait l’autre partie de ta vie. Des regrets? Je ne saurais te dire. Mais permets-moi de m’étonner du grand cas que tu fais de ce rêve, somme toute normal, s’agissant de ce que (allez, je vais oser le grand mot que tu as toujours détesté) l’inconscient peut charrier dans l’océan de ses mystères. Arrivé là, je vais changer de sujet et mettre tout simplement ton interprétation, finalement assez, freudienne (un rêve a un sens et une cause, selon Sigmund) sur le compte de ton confinement loin du pays où tu es né. Ça ne mange pas de pain comme interprétation, mais je t’avoue, de confiné à confiné, qu’il m’arrive moi aussi de faire des rêves encore plus étranges que les tiens. Et si ça peut te rassurer, ça doit être le cas de quasiment toute l’humanité de nos jours. Et pour cause…

Tiens, à propos de rêves et pour mettre fin à notre petite «séance psy» trop prise de tête. Ne crois-tu pas que s’il est des êtres qui se sentiraient «bien confinés» par ces temps bizarres, ce serait d’abord les grands rêveurs, les poètes et aussi, nombreux ceux-là, les glandeurs et autres fainéants. Ce dernier mot déjà, composé étymologiquement de «fait» et de «néant», résume parfaitement l’état de paresse qui caractérise le monde tel qu’il est aujourd’hui. Je peux me tromper, mais je me demande si ce n’est pas la première fois dans l’histoire de l’humanité que l’on invite, voire oblige, les gens à rester chez eux à ne rien faire. Le fainéant endurci (ou ramolli) par toute une vie de glandouille, hier souvent stigmatisé, est désormais réhabilité. Qui pourrait lui jeter la pierre et le déranger dans le cocooning douillet où il se prélasse. Les hyperactifs confinés, eux, comme toi d’après ce que j’ai compris, seraient-ils plus malheureux que les glandeurs ? A toi de me dire. Toujours est-il que, oisive et triomphante, voilà que la Cigale léthargique se moque et fait la morale à la Fourmi hyperactive et laborieuse dans la nouvelle fable qui s’écrit au jour le jour. Tu vas encore me dire ou m’envoyer ces messages sur «whatsapp», à propos du «changement de paradigme dans tous les domaines», où des «savants» et des «sachants», à grand renfort de courbes et de chiffres, y vont de leur prédictions sur un avenir plus opaque encore que leurs arguments. Ne le prends pas mal, toi l’expert dans les choses de l’économie, mais qui sait de quoi demain sera fait ? Par ces temps incertains et partout à travers le monde, les véritables héros sont les médecins, le personnel de la santé, les éboueurs et les gens de peu qui se contentent de presque rien. Pardons mais ce sont ceux-là, ainsi que tous ceux qui continuent de travailler dehors pour protéger ou nourrir ceux qui sont confinés à l’intérieur. Ce sont ces voix qui devraient s’autoriser à parler en connaissance de cause des choses de la vie. Ils sont peut-être moins nombreux que les confinés, mais leur vertu est peut-être dans leur nombre. Leur nombre est relativement limité, notamment dans les pays du Sud et par rapport à vous autres là-bas en Occident, mais comme disait René Char à Camus dans leur correspondance, «Nous sommes quelques-uns et on dirait plusieurs…» .A ce sujet –comme tu m’as demandé de te faire part de ce que je lis– je viens de finir la lecture d’un livre d’André Gide, «Feuillets d’automne». C’est un excellent recueil de textes rédigés entre 1925 et 1948 mais qui n’ont pas pris une ride. Dans un texte qui a servi de préface à un livre du romancier Hermann Hesse, il évoque une nouvelle de l’auteur allemand, «Frieden und Krieg» (Paix et Guerre), dont le credo lui a inspiré cette conviction dont il avait fait état lors d’une conférence donnée en 1947: «Je crois à la vertu du petit nombre… Le monde sera sauvé par quelques-uns». Je suis désolé de t’encombrer avec cette parenthèse gidienne, auteur que tu appréciais peu, et encore moins ses «Nourritures terrestres», ce faux roman et faux poème enfiévré, pensais-tu, et dont ma façon d’en parler à l’époque t’agaçais au plus haut point. Rassure-toi, j’ai changé et j’ai mis en pratique ce que Gide lui même conseillait dans ce même bouquin : «Nathanaël, jette mon livre, ne t’y satisfais pas. (…) Jette mon livre ; dis-toi bien que ce n’est là qu’une des mille postures possibles en face de la vie. Cherche la tienne». C’est ce que j’ai essayé de faire et je continue de chercher. Toi aussi je suppose. Et nous sommes plusieurs à en faire autant. Alors le premier qui aura trouvé prévient l’autre ? Promis ? Ou, comme dirait l’autre fainéant, «Le premier qui s’endort réveille l’autre».