Pour une nouvelle grande capitale du Maroc

Capitale du Maroc depuis le Protectorat, Rabat a connu toutes les attentions, ce qui a eu comme conséquence une marginalisation de Salé, handicapée par l’absence d’équipements prestigieux et emblématiques à  forte charge symbolique. Sans nécessairement fusionner les deux villes, un rééquilibrage leur serait profitable.

Au lieu de Fès, la ville frondeuse et populeuse, le Protectorat avait préféré Rabat comme capitale, dont la population ne dépassait pas 17 000 habitants, quasiment le même nombre qu’avait Salé. Aussi visionnaire qu’il était, Lyautey ne pouvait prévoir l’extension, inimaginable en son temps, de ces deux petites villes, résultat de leur imprévisible explosion démographique. Il était loin de se douter que du fait de son choix de la capitale, ces deux cités jumelles, dont les compositions sociales étaient restées quasi identiques durant des siècles, allaient connaître des dynamiques socio-urbaines opposées dont le résultat aujourd’hui est la grande fracture sociale et urbaine de part et d’autre du Bouregreg. Une fracture qui rend illusoire la réalisation de cette ambition partagée de doter le Maroc d’une capitale à rayonnement international.

Les élites ont déserté Salé qui s’est trouvée déclassée

Le processus qui a conduit à cette situation est bien connu. Historiquement, la concentration à Rabat de l’ensemble des fonctions de capitale provoqua le déclassement quasi automatique de Salé. Cette dernière assista à la désertion d’une bonne partie de son élite qui alla s’installer de l’autre côté du Bouregreg pour mieux s’intégrer à l’appareil d’Etat, à l’économie et au mode de vie moderne. Parallèlement, Salé n’a pu fixer qu’une petite partie des nouveaux arrivants de condition aisée.
Le Plan d’aménagement unifié de l’agglomération en cours de validation a identifié les grands enjeux du futur devant permettre d’infléchir cette tendance à la bipolarisation sociale et urbaine dissymétrique entre les deux rives. Les réalisations des grands projets phare structurants proposés (intégration de l’aéroport à son site urbain, grande perspective structurante de plusieurs quartiers nord,  grand stade de Salé, quartier résidentiel de 300 ha pour villas sur la route de Meknès, gare TGV  intégrée au site de Technopolis…) devraient fortement contribuer à entamer le processus de rééquilibrage des pôles d’emploi entre les deux villes. Ces réalisations sont-elles susceptibles pour autant d’arrêter le processus pernicieux de «filtrage social» qui a joué et continue à jouer entre les deux villes ?
Cela n’est pas certain car l’expérience a montré que le problème essentiel qui entrave ce rééquilibrage entre les deux rives est celui du déficit d’image de Salé. En effet, ce déficit d’image décourage l’implantation à Salé d’activités et de zones résidentielles et de loisirs susceptibles d’attirer des groupes sociaux à hauts revenus, vecteurs ou leviers dont l’absence, à son tour, entretient sinon accentue ce déficit d’image.

Quand Paris Est s’est mise à devenir un pôle d’attraction

Par ailleurs, et c’est le plus important, si la réalisation des grands projets phare structurants suggérés devrait immanquablement améliorer l’image de Salé, cette amélioration concernerait essentiellement celle liée aux fonctionnalités urbaines de la ville et non celle qui importe le plus pour nous, à savoir l’image associée à la fierté et au désir d’appartenance à cette ville, l’image de l’attrait de ce qui inspire l’admiration.
L’exemple de Paris est édifiant. C’est grâce au changement de l’image de sa partie Est qu’elle a réussi à rompre le processus historique de différentiation sociale entre ses parties Est et Ouest. D’où l’édification, sous l’impulsion de François Mitterrand, de l’Opéra Bastille, la Bibliothèque nationale de France, le siège du ministère des finances à Bercy. Des réalisations qui renvoient en premier lieu aux registres du symbolique, de l’emblématique, du prestige.
Or, là où le bât blesse dans ce dessein de rééquilibrage au sein de l’agglomération de Rabat-Salé, c’est précisément l’absence d’équipements prestigieux et emblématiques à forte charge symbolique. Il s’agirait, à titre d’exemple, d’un théâtre national, de musées nationaux, d’un quartier administratif et de sièges de grands ministères, d’un complexe palais des congrès et infrastructures touristiques et récréatives associées, d’un quartier pour ambassades et sièges d’organismes internationaux…  
On imagine aisément ce qu’aurait été aujourd’hui l’impact d’image sur Salé si y avaient été édifiés une partie des équipements publics à caractère national construits à Rabat depuis une dizaine d’années seulement (nouveaux sièges des ministères, musées, bibliothèques, sièges d’organismes internationaux, ambassades…). Ce qui manquait à Salé pour le faire, ce n’était ni le foncier ni les sites d’intérêt comme la crête panoramique qui surplombe la vallée, mais son statut administratif qui lui interdit d’abriter de tels projets. Un statut administratif qui maintient une bizarrerie probablement unique dans le monde, comble de l’archaïsme, celle qui interdit encore aux taxis des deux villes de franchir le fleuve.

Changer le découpage administratif mais ne pas fusionner les deux villes

C’est pourquoi il est temps  aujourd’hui d’étendre les attributs administratifs de la capitale à Salé afin qu’elle puisse dans l’avenir abriter des projets de cette nature. C’est pourquoi il faudrait unifier les deux villes de Rabat et de Salé en une nouvelle grande capitale. Cet acte politique de portée historique serait la réponse audacieuse et visionnaire de la nation à la nécessité d’adapter les limites du territoire administratif de la capitale du pays aux réalités socio-démographiques et urbanistiques d’aujourd’hui.
Ce faisant, il ne s’agirait pas nécessairement de changer l’intitulé de la capitale comme cela avait été fait pour Budapest, résultat de la fusion, en 1873, de Buda, alors capitale de la Hongrie, et de Pest, située de l’autre côté du Danube. Il ne s’agirait pas non plus de fondre Salé dans Rabat. Rabat et Salé, bien qu’ayant eu une histoire quasi-fusionnelle, continuent à avoir et tiennent à garder leurs identités ou, tout au moins, leurs particularismes.
Aujourd’hui, ce que le découpage administratif actuel empêche d’accomplir en termes de conception et de gestion commune des deux rives, le Projet d’aménagement de la vallée du Bouregreg est en train de le réaliser sous nos yeux. Ce projet d’aménagement a non seulement accéléré la prise de conscience de la nécessité d’une administration commune des deux villes, que devrait incarner notamment l’élection d’un seul maire pour les deux villes, mais il donne, de facto, à la rive droite du fleuve, les attributs de la capitale.
L’élargissement du statut de capitale aux deux rives ne serait-il plus qu’une question de temps ? Cela fait plus de 20 ans que l’Association Bouregreg milite pour cette idée (voir encadré). Aujourd’hui, cette conviction est  partagée par nombre de politiques, chercheurs, acteurs associatifs…Pour l’équipe d’experts de l’APUR (atelier parisien d’urbanisme) qui a réalisé les plans d’aménagement unifié de Rabat et de Salé à l’horizon 2030, la vitalité et l’attrait des deux villes devront «s’appuyer sur une nouvelle solidarité et complémentarité de Rabat et Salé qui, de façon idéale, devrait aller jusqu’à l’unification des deux villes en une nouvelle grande capitale pour le Maroc».
Pour traduire cette idée dans les textes, il suffirait juridiquement de modifier la loi sur le découpage administratif.
Mais, en ces temps qui courent, pourquoi ne pas constitutionnaliser cette disposition ? Curieusement, la Constitution marocaine ne précise pas quelle est sa capitale, contrairement à beaucoup de pays dans le monde dont la loi fondamentale consacre un article pour cela, Algérie (art. 4), Allemagne (art. 22), Espagne (art. 5), Italie (art. 114)… C’est le moment de corriger cette «omission» et, à l’occasion, de prévoir une loi devant adapter les limites administratives de la capitale aux réalités socio-urbaines de l’agglomération.
La coïncidence de la célébration en 2012 du centenaire de Rabat en tant que capitale avec le débat sur la nouvelle loi fondamentale semble de bon augure. Des forces politiques se sont déjà fait les porte-voix de cette revendication. L’émulation politique et intellectuelle suscitée par le débat sur la réforme constitutionnelle tombe à point nommé pour que, de préoccupation locale, le sujet prenne une dimension nationale.