Pour un printemps des deux rives

Pour que ce formidable et spectaculaire désir démocratique qu’a été le printemps arabe ne débouche pas sur une désillusion massive, il est impératif et d’une extrême urgence de réinvestir dans l’éducation, l’enseignement et la culture.

Parce qu’il est aussi, par moult perspectives, un printemps méditerranéen, le printemps arabe remet en exergue de manière imparable, l’interdépendance de nos devenirs, dans cette Méditerranée forte et vulnérable à la fois.

Les nombreuses et complexes péripéties de cette accélération spectaculaire de l’histoire des sociétés arabes nous rappellent, en effet, la nécessité impérieuse de se réinscrire ensemble dans une dynamique de regard croisé entre les peuples des deux rives de la Méditerranée.

D’abord, parce qu’au sud de la Mare Nostrum, après les révolutions ou les alternances inédites, il y a désormais une tentation chez des franges croissantes de la population de regarder ailleurs, vers l’Orient par exemple. C’est-à-dire bien loin du déterminisme historique, humain, économique et culturel méditerranéen.
Ensuite parce que les pays de la rive nord, qui n’ont pas vu venir le printemps arabe, ont besoin de renouveler leur regard et leur approche de la relation avec cette rive sud, encore aux prises avec de grands problèmes de développement, de démocratisation, de bonne gouvernance mais déjà si utile à la croissance de l’économie, au renouvellement de la démographie et à la consolidation de la sécurité de la rive nord.

Les évolutions des pays du printemps arabe depuis une année révèlent l’acuité et l’envergure des enjeux éducatifs et culturels. Et il serait pour le moins périlleux d’ajourner les nécessaires réformes dans ces deux domaines où l’enjeu final est de fournir à la démocratie les démocrates dont elle a besoin, pour exister et s’enraciner. Car aucune révolution ne peut se parachever, ni aucune évolution ne peut se consacrer, si le savoir, la connaissance, la culture et la libre création ne sont pas placés au cœur même du projet de société à bâtir ou à ré-impulser au nom de la démocratie et du changement.

Pour que ce formidable et spectaculaire désir démocratique qu’a été le printemps arabe ne débouche pas sur une désillusion massive et une banqueroute de l’espérance née des révolutions comme des évolutions qui se sont enchaînées au cours de l’année passée, il est impératif et d’une extrême urgence de réinvestir dans l’éducation, l’enseignement et la culture. De l’Egypte à la Mauritanie, l’école publique et le système d’éducation sont en crise chronique. Le phénomène des diplômés chômeurs en est une illustration dramatique. C’est un gâchis économique, social, culturel et politique aux conséquences lourdes et périlleuses, quand, tous les ans, des milliers de lauréats des universités se retrouvent après des années d’études au ban de la société, dans des pays qui consentent à la formation et à l’enseignement des budgets conséquents et dont le salut économique passe par la qualité des ressources humaines. Ces diplômés chômeurs ont été parmi les protagonistes du printemps arabe dont ils ont incarné l’un des slogans les plus consensuels: le droit à la dignité par le droit au travail. Or, la détresse de ces centaines de milliers de diplômés, largement exploitée par toutes sortes de mouvances extrêmistes, est la résultante de l’inadéquation, presque parfaite, entre leurs profils et leurs compétences et les besoins d’économies nationales en quête de solutions efficientes dans un contexte de globalisation croissante et rapide.

Remettre l’école au cœur du projet démocratique : voilà un devoir post-printemps arabe pour tous ceux qui ont la charge de conduire les destinées de ces peuples, loin des soubresauts d’une saison incertaine.

En ce qui concerne l’accompagnement par la coopération régionale et internationale des attentes des pays sud-méditerranéens en transition démocratique, il y a lieu de souligner l’importance de la mobilité académique et professionnelle. Une véritable gestion concertée de la mobilité professionnelle et estudiantine dans la région euro-méditerranéenne est un impératif que nul ne peut nier.

«Erasmus Mundus» en tant que programme dédié à promouvoir la qualité et l’excellence dans l’enseignement supérieur européen et à encourager la mobilité estudiantine de pays tiers pour servir à la fois l’image de marque de l’Europe et le dialogue interculturel, a démontré sa pertinence mais son impact est limité par la modestie des moyens qui lui sont alloués au profit de pays comme le Maroc qui a fait pourtant de la proximité stratégique avec l’Europe un choix fondamental de sa politique étrangère.

Peut-être est-ce le moment pour l’Union Européenne de redimensionner, malgré la crise, sa coopération éducative et scientifique envers les pays nord-africains en renforçant des programmes inspirés, tels «Erasmus Mundus» ? Il est aussi grand temps de réfléchir à un Erasmus pour la Méditerranée si l’on veut vraiment être cohérent avec les professions de foi maintes fois exprimées et les agendas multiples mis en place depuis la fameuse conférence de Barcelone de 1995.

Un an après le printemps arabe, les différences mais aussi les points de convergence et les similitudes entre les situations des différents pays concernés sont plus perceptibles. Ainsi, partout se posent des questions révélatrices d’enjeux culturels d’une acuité inédite : quel statut pour la diversité culturelle dans l’éducation ? Quel enseignement des droits de l’homme et avec quel référentiel ? Quel niveau de participation de la femme à la décision et quel agenda pour la parité ? 

Quid également de cette problématique de l’identité devenue une figure imposée dans tous les débats publics aussi bien dans les pays qui ont changé de régime que dans ceux, tel le Maroc, qui se sont engagés dans des évolutions démocratiques avec une nouvelle Constitution, un nouvel équilibre des pouvoirs et des acteurs civils habilités à prendre des initiatives citoyennes y compris dans le domaine législatif ?

Comment aussi ne pas attirer l’attention sur le fait que le droit et l’enseignement du droit représenteront  dans les années à venir et dans plusieurs pays arabes un enjeu culturel majeur ?

Dans les périodes de mutation idéologique et sociale rapide, le droit apparaît comme la formulation et le vecteur les plus explicites des nouvelles exigences sociales et de la nouvelle vision du monde. Déjà dans certains pays comme l’emblématique Tunisie qui a été le premier pays arabe à changer sa législation en faveur des femmes, l’inquiétude monte quant à la nature du nouvel ordre moral susceptible d’être imposé, alors même que le nouvel ordre social n’est pas encore tout à fait établi.
Malgré tous ces questionnements et en dépit du manque de visibilité quant à l’évolution future de la majorité des pays du printemps arabe, les mutations connues par ces pays, chacun selon sa donne institutionnelle et son cheminement propre, sont une inflexion majeure et positive dans l’histoire et la dynamique de toute la région méditerranéenne.

Cela ouvre de nouvelles perspectives et invite à de nouvelles postures pour la coopération régionale. Le re-profilage nécessaire des relations entre le nord et le sud de la Méditerranée passe ainsi nécessairement par une nouvelle pondération des actions de coopération et d’échange au niveau économique, politique et culturel. Le soft power sera un enjeu plus important dans ces relations Nord-Sud à venir. Le partage des valeurs et le respect des différences acquièrent un poids nouveau dans l’équation de la relation politique et de l’alliance stratégique que les pays de l’Euro-méditerranée s’efforcent de promouvoir depuis de nombreuses années.

Il ne faut pas non plus perdre de vue que les changements de régime, les réformes constitutionnelles comme les élections libres ne sont pas une fin en soi. Ce tournant important dans l’évolution des pays sud-méditerranéens n’est que le début d’un processus de construction démocratique, qui, de toute évidence, sera long et ardu. Mais qu’importe le chemin s’il y a des marcheurs. Le grand Antonio Machado ne nous a-t-il pas enseigné que le chemin n’existe pas et qu’il n’est que les empreintes du marcheur ? Rien de plus.