Pharmacies en crise et comptes d’apothicaire

Le chaînage demeure fixé à  300 mètres mais il se fondera sur une distance Â«à  vol d’oiseau». Déjà  qu’il était compliqué de mesurer la distance sur le parcours réellement effectué par un piéton. Vous devinez ! Vous serez de plus en plus étonnés
du nombre de croix vertes que vous apercevrez de n’importe quel
coin de rue.

Un apothicaire qui dépose son bilan et ferme sa boutique, c’était impensable il y a quelques années. Et ça commence à se voir. Quand on a fait des études longues (bac + 6) – ce qui est le cas des potards -, de tels échecs sont inqualifiables. Un projet de Code de la pharmacie est en discussion au Parlement. Ses dispositions semblent recueillir l’assentiment de la profession. Contribuera-t-il à redorer le blason d’une activité en perte de vitesse ? On le souhaite, tellement la profession est rongée par un mal profond. La moyenne du chiffre d’affaires des officines baisse, la concurrence dans la distribution de détail des produits pharmaceutiques se fait plus intense – surtout dans les grandes villes -, les médecins ordonnent moins de médicaments et les patients deviennent économes… faute d’une évolution conséquente du pouvoir d’achat.
Certes, les cliniques n’auront pas le droit à ouvrir une pharmacie dans leur enceinte ; elles ne disposeront que d’un dépôt de médicaments nécessaires en urgence. Bien mieux, le monopole des pharmacies sur les ventes de lait infantile du premier et second âge est préservé. Mais ce ne sont pas ces mesures qui élargiront le marché de la distribution de détail. Bien sûr, on a ouvert trop de pharmacies nouvelles. Le vent de l’Est, porteur d’une formation au rabais, a soufflé comme une bourrasque sur un tissu déjà fragilisé par les années de crise économique et sociale. Une question de numerus clausus sur laquelle le texte de loi ne s’est pas prononcé. L’effet des installations en surnombre a été aggravé par trop de demandes de «dérogation» largement accordées. Le chaînage demeure fixé à 300 mètres mais il se fondera – selon les termes du nouveau code – sur une distance «à vol d’oiseau». Déjà qu’il était compliqué de mesurer la distance sur le parcours réellement effectué par un piéton. Vous devinez ! Vous serez de plus en plus étonnés du nombre de croix vertes que vous apercevrez de n’importe quel coin de rue.
Les instances professionnelles le savent : la tendance est lourde et il va falloir gérer au plus serré les officines, ne pas compter sur l’accroissement peu probable de la consommation médicamenteuse pour rembourser les dettes trop lourdes contractées pour s’installer, veiller à une stricte gestion des stocks, devenir aussi bon commerçant que bon connaisseur des spécialités pharmaceutiques. En somme, devenir un bon gestionnaire. Les pharmaciens n’aiment pas qu’on les traite de commerçants. On les comprend, encore qu’il y ait de la noblesse à bien traiter ses clients, à leur fournir fruits, légumes, conserves, de la meilleure qualité au meilleur prix. Certains pharmaciens confondent encore leur tiroir-caisse et leur propre poche ou confient la gestion de leur affaire à leur caissier ou à leur préparateur. Dans bien des cas, s’ils ne suivent pas au jour le jour les mouvements de l’approvisionnement et des ventes, la sanction existe, qui les oblige à mettre la clé sous le paillasson. On peut comprendre que des pharmaciens, faute de formation de départ ou faute d’adaptation aux techniques modernes de la gestion, se soient laissés dépasser et en paient cher les conséquences. Mais que certains ne consacrent pas le temps nécessaire au suivi de leur officine, c’est plus déplorable. Le nouveau texte de loi introduit des ajustements sur les questions de l’absentéisme et du remplacement. Jusqu’ici, seules les officines réalisant un chiffre d’affaires annuel supérieur ou égal à 3,5 millions de dirhams pouvaient prendre un remplaçant. La possibilité de réviser ce seuil laisse entrevoir de meilleures conditions de gestion.
Un nouveau Code de la pharmacie ? Bigre ! Cela peut changer l’organisation de l’activité en y introduisant des normes plus rigoureuses. Mais cela ne va pas être facile pour bien des gens qui se sentent seuls maîtres à bord de leur officine. Et puis il faudrait que les institutions d’encadrement de l’activité – Conseils de l’ordre, syndicats – veillent efficacement à l’application des normes de bonne conduite. Encore faut-il que ces institutions soient représentatives. Le passé récent montre que les pharmaciens eux-mêmes ont scié la branche sur laquelle ils sont assis. Je me suis laissé dire que la profession est encore loin de rompre avec ce passé.