Petite philosophie de la pluie

une très intéressante enquête, à  propos de «l’alchimiste», a été menée par nicolas bruckner dans le cadre des pratiques de lecture des étudiants de l’université de metz en france, en 2003. le constat dans la conclusion de cette enquête telle qu’elle a été publiée en décembre 2003 est édifiant à  plus d’un titre : «ce livre, dont on parle, ne suscite, quand on questionne les étudiants plus longuement, aucune réflexion de fond. les entretiens collectés frappent par leur vacuité. l’alchimiste : un livre dont il n’y a rien à  dire ?»

«Il peut pleuvoir sur les trottoirs des grands boulevards», chantait Brel qui s’en fichait puisque sa mie était près de lui. Mais ce jour-là, le marchand de journaux qui squatte régulièrement un angle entre deux artères n’a pas le cœur à ça, car il n’en peut plus de ramasser et de déplacer magazines et journaux pour leur éviter d’être mouillés par les trombes d’eau qui tombent inlassablement sur la ville. En recomposant de nouveau son étal, le marchand prend un soin particulier de deux paquets de livres en français et en arabe qu’il glisse entre des piles de magazines. Ce kiosque de fortune fait aussi office de librairie en plein air. En s’abritant de la pluie incessante, le passant oisif mais observateur a tout le loisir de parcourir les titres de cette étrange librairie à même le sol. En effet, des titres d’auteurs prestigieux côtoient des ouvrages sortis d’on ne sait où. Les premiers sont souvent des copies contrefaites de livres qui n’étaient pas encore tombés dans le domaine public lors de leur impression, un Freud par-ci, un Proust par-là dans des collections et des éditions disparues ou inconnues. D’autres livres semblent être des best-sellers incontournables. On les retrouve en effet partout et notamment chez les marchands de produits dits «islamiques» et autres bondieuseries à l’entrée des mosquées de la médina. Le plus vendu, mieux encore que le fameux et anxiogène «3dab Al 9abr» (Tourments de la tombe ), c’est un livre à la couverture en carton solide qui ne manque pas d’allure et dont le titre intrigue et semble être l’antidote du premier :
La tahzane (que l’on peut traduire par «ne sois pas triste ou bien ne désespère pas»). Tout près, un autre ouvrage mondialement connu, que même ceux qui n’ont jamais essayé d’ouvrir un livre, et ceux qui sont vacciné pour toujours contre la lecture, ont lu ou espèrent lire un jour. Un peu comme les plus ou moins grands lecteurs, ceux-là qui ne désespèrent pas de lire un jour tout Proust et tout Balzac. Il s’agit en fait de l’incontournable et inénarrable best-seller de Paulo Coelho, L’Alchimiste.

On se souvient que ce livre, sorti de nulle part il y a quelques années (il a été traduit du portugais brésilien en français dès 1994 et édité, pour son plus grand profit, par la petite maison d’édition créée alors par Anne Carrère), ce livre avait donc coïncidé avec le début de la mode «feelgood», où la notion du bien-être va se décliner à travers tous les produits de consommation et de loisirs, du spa à la philo en pyjama ou à la spiritualité sous cellophane. Tout ce prêt-à-penser portera l’Alchimiste au rang de best-seller planétaire dont le succès continue encore. Et même ici au Maroc, de nombreux jeunes le citent aisément comme l’unique roman favori, alors que les libraires disent qu’il est très demandé par ceux qui osent franchir les portes de leurs établissements. Car ce livre n’est pas un livre de lecteur assidu. C’est un phénomène de lecture aussi spontané qu’inexplicable. Certes, il fait appel à des ressorts fédérateurs telle la «quête spirituelle» dans un parcours symbolique ou initiatique, à travers des personnages sans psychologie mais  auxquels tout le monde peut s’identifier. Et enfin la forme simple, voire simpliste, qui encadre le récit ainsi que les formules sous forme de poncifs telles La vie attire la vie et autres formulations pseudo philosophiques. Mais tout cela n’explique pas toujours le formidable engouement dont bénéficie cet étrange livre. D’autres ouvrages du même tonneau dont le contenu est tout aussi faible et simpliste n’ont pas trouvé une réception aussi forte, ni créent une interaction avec des millions de lecteurs à travers le monde. Mais hélas, ce jour-là, ce ne sont pas des millions de lecteurs qui s’arrachent l’Alchimiste chez notre marchand de journaux et libraire indépendant non patenté. La pluie n’a pas cessé et les journaux, comme les livres, ont, comme chacun le sait, deux grands ennemis : le feu et l’eau. On peut ajouter aussi l’inculture et l’ignorance.

Enfin, comme chaque phénomène de société se doit quand même d’être étudié et analysé, une très intéressante enquête, à propos de l’Alchimiste, a été menée par Nicolas Bruckner dans le cadre  des pratiques de lecture des étudiants de l’Université de Metz en France, en 2003. Le constat dans la conclusion de cette enquête telle qu’elle a été publiée en décembre 2003 est édifiant à plus d’un titre : «Ce livre, dont on parle, qu’on fait circuler, qu’on conserve avec soin, ne suscite, quand on les questionne (les étudiants) plus longuement, aucune réflexion de fond. Les entretiens collectés frappent par leur vacuité. L’Alchimiste : un livre dont il n’y a rien à dire ?».