Pauvre gros lot

A seule fin de satisfaire ma curiosité piquée par le spectacle de joueurs de loto encombrant un bureau de tabac, au point de forcer les fumeurs à  renoncer à  leur péché, je n’ai pas hésité à  importuner quelques adeptes de cette aimable confrérie.

A seule fin de satisfaire ma curiosité piquée par le spectacle de joueurs de loto encombrant un bureau de tabac, au point de forcer les fumeurs à renoncer à leur péché, je n’ai pas hésité à importuner quelques adeptes de cette aimable confrérie. Et s’ils gagnaient ? Réponse invariable : «Si je touche le gros lot, fini le boulot, je profiterai enfin de la vie». Après l’aveu, le rêve déferle. Il est question, en vrac, d’offrir à ses vieux un confortable pèlerinage à la Mecque, de remplacer les baignades à Sidi Abderrahmane par celles de Capo Negro ou Marbella, la Dacia à l’aile froissée par une BMW, le minuscule appartement par une somptueuse villa avec un immense jardin, le clébard sans pedigree par un poulain. Rien d’affolant, en somme. Si le joueur de loto paye pour avoir le cœur en déroute lors de la diffusion du tirage, il sait pourtant qu’on ne va pas loin avec quelques millions de dirhams. L’énormité de ses espoirs ne l’empêche pas de savoir compter, et de réaliser que le gros lot n’est pas suffisant pour atteindre les couches raréfiées de la stratosphère où s’ébattent, telles des étoiles inatteignables, les vrais super-riches, ceux qui disposent au centuple de tout ce qui nous manque, et dont l’écrivain américain Scott Fitzgerald remarquait «l’aisance de mouvement et la position assurée des pieds sur la pelouse».