Passé sous silence

On a tous quelques souvenirs du passé qui vous font regretter le présent. Qui n’a pas dit un jour cette phrase, expirée comme un soupir : «Avant, c’était mieux» ? Le temps des regrets a un ton amer et tout ce qui renvoie à l’avant, a l’arrière-goût acidulé d’une friandise de l’enfance. Mais est-ce toujours faux de trouver que par le passé certaines choses allaient mieux ? Le débat est ouvert un peu partout dans le monde – et au sein des sociétés qui prennent le temps de réfléchir- sur le changement, le renouvellement, la rupture. Revenir sur le passé n’est pas une entreprise vaine. Le revisiter n’empêche pas de le mettre en question ou de le glorifier.

Dans tous les cas, c’est ainsi que les sociétés comme les individus se construisent : en sachant d’où ils viennent et quel chemin ils ont parcouru pour en arriver là où ils sont. Dans un récent entretien, le cinéaste américain Sidney Pollack, parlant du passé, des rêves et engagements de sa génération, fait cet aveu : «Je n’aime pas ce que le pays devient, mais je ne veux pas être un vieux con qui trouve que tout était mieux avant. C’est un peu notre faute : nous avons vécu des choses si belles et si intenses pendant les années 60/70. Nous avons voulu la démocratie et la culture pour tous, et maintenant nous avons récolté la médiocrité partout.»

Le passé n’est pas toujours ce qu’on appelle l’Histoire. On peut ainsi distinguer l’individu de la nation et dire que le premier a un passé alors que la seconde possède une Histoire. On peut dès lors relire sous un autre angle la thèse de Paul Valéry sur l’Histoire, lorsqu’il affirme dans Regards sur le monde actuel (Gallimard, 1945) : «L’Histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré. Ses propriétés sont bien connues.

Il fait rêver, il enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos,les conduit au délire des grandeurs ou à celui de la persécution, et rend les nations amères, superbes et vaines. L’Histoire justifie ce que l’on veut. Elle n’enseigne rigoureusement rien, car elle contient tout, et donne des exemples de tout.» Cela en fait beaucoup, en effet, mais l’esprit lucide de Valéry et son jugement d’entre deux guerres mondiales n’en est que plus tranchant.

Cependant, dans l’avant-propos à son ouvrage, qui réunit une trentaine de textes, Valéry reconnaît : «Ce recueil se dédie de préférence aux personnes qui n’ont point de système et sont absents des partis ; qui par là sont libres encore de douter de ce qui est douteux et de ne point rejeter ce qui ne l’est pas.» Grande leçon d’humilité et sage conseil d’un homme d’esprit.

C’est cet esprit libre et lucide qui manque aujourd’hui dans ce que nous entreprenons en revisitant notre passé ou l’histoire contemporaine de notre pays. Il faudrait, comme disait Christian Salman, une zone «où l’expérience trouve son récit, se reconnaît en lui, devient visible et audible.» Jack London appelait cela, «le sud de l’existence». Force est de constater que l’art et la création d’aujourd’hui, si l’on excepte les anciennes voix poétiques, littéraires, plastiques et quelques rares cinéastes, sont d’une médiocrité affligeante. Ils le seront davantage tant que des êtres aussi médiocres que néfastes présideront aux destinées des lieux et des espaces de la création et de la transmission du savoir.

C’est un mauvais signe, et il n’est pas le seul, de ces temps médiocres que nous subissons jusque dans la culture et les arts. Mais que de fois tout cela fut dit, répété et crié sur tous les tons ! Il arrive souvent à tous ceux qui s’indignent à haute voix de comprendre ceux qui le font dans le silence ou, pire encore, dans le mépris silencieux. Résignation ? Non, lassitude devant tant de vacuité, devant la vanité de ces courses à la soupe, des gesticulations serviles et des postures flasques, des stratégies de haine fomentées par des esprits aigris, des magouilles et des passe-droits même dans les choses de l’esprit ; et tant d’autres turpitudes qu’il serait encore plus vain d’énumérer.

N’y aurait donc plus que le silence ? «Tout ce que l’on ne peut pas dire, il faut le taire», disait le philosophe Wittgenstein. Peut-être, mais moins fort, et ce ne serait pas alors par manque de courage, mais par manque d’encouragements. Et puis il y a l’autre attitude, qui consiste, lorsqu’on a un peu d’humour et de lucidité à jouer, dans ce panier de crabes, au homard qui se marre.