Paroles et chants d’oiseaux

Il est dans la nature des hommes de chercher à  communiquer. Mais plus ils communiquent, moins il s’entendent et plus ils sont informés, moins il communient. Mais lorsque l’orage gronde, il suffit d’un chant d’oiseau pour rassurer.

«Au plus fort de l’orage, il y a toujours un oiseau pour nous rassurer. C’est l’oiseau inconnu. Il chante avant de s’envoler». Cette belle parole de poète picorée dans les Les Matinaux, de René Char, gazouille encore dans les oreilles de l’homme inquiet. Elle est brève comme un message en moins de 140 signes émis par un «twitter» inspiré. Et cela tombe bien car on a qualifié, en anglais, cette laconique volubilité numérique de chant d’oiseaux inconnus. Les «twitters» ne sont pas tous des poètes et c’est bien dommage. Et voilà pourquoi l’on n’a jamais  émis autant de messages pour raconter tout et n’importe quoi, avec l’obsession oppressante et pressante de fixer l’instant, de suspendre le vol du temps. De conjurer on ne sait quelle finitude ou quelle solitude… Il est dans la nature des hommes de chercher à  communiquer. Mais plus ils communiquent, moins il s’entendent et plus ils sont informés, moins il communient. Mais lorsque l’orage gronde, il suffit d’un chant d’oiseau pour rassurer. René Char parle d’un oiseau inconnu qui chante avant de s’envoler. Parole énigmatique qui laisse au lecteur le sempiternel champ libre de l’imagination pour galoper à sa guise en quête de sens à donner aux mots du poète. Mais n’en déplaise à un grand d’entre eux, Aragon, les poètes n’ont pas toujours raison. Ou alors à leur insu ou bien après leur disparition. Mais dans ce cas, tout le monde s’en fout. De plus, à quoi cela sert-t-il d’avoir raison si l’on n’est plus là pour en profiter ou, au moins, s’en féliciter ? Mais, comme le proclamait Saint John Perse dans son allocution au banquet Nobel en 1960, «c’est assez, pour le poète, d’être la mauvaise conscience de son temps».

Plus prosaïquement cette fois-ci et pour être, disons, plus concret, chacun  peut s’amuser à mettre un nom, voire un nom d’oiseau, un événement, une institution ou un truc derrière cet oiseau inconnu qui chante avant de s’envoler. Après tout, la poésie est aussi un jeu avec les mots et les choses de la vie.  Plus long qu’un «tweet», moins lyrique qu’un poème et comme nous sommes dans un journal des choses de l’économie, cet article paru dans le site Le Monde.fr (14/ 11/11) sous le titre «Abandonnons les excès du capitalisme pour plus d’engagement social», signé de la plume de Klaus Schwab, économiste et surtout fondateur du Forum Davos. C’est du lourd ! comme on dit avec une certaine légèreté dans la tribu des ricaneurs. Après avoir rappelé que l’air du temps est à la critique du capitalisme et de ses dérives financières un peu partout dans le monde, le fondateur de Davos se cite et remet en mémoire son discours d’ouverture dudit Forum en 2009 dans lequel il avait tiré la sonnette d’alarme et mis en garde contre ces mêmes dérives. Appelant pour un changement du système et du fonctionnement de ce capitalisme débridé, Klaus Schwab propose une réforme qu’il résume en trois points (régulation puis lutte contre les grosses rémunérations et autres bonus) mais dont le troisième est porté par un néologisme qui n’est pas piqué des hannetons : «le talentisme». Et l’oracle de Davos de préciser sa précieuse pensée: «Le capital n’est plus le facteur de production décisif dans le système économique mondialisée. Nous vivons de plus en plus dans un monde où les avantages concurrentiels ne sont pas générés à partir du capital mais sur la base de prestations la plupart du temps intellectuelles, donc immatérielles. A cela s’ajoute le fait que, au fur et à mesure que le bien-être augmente, il se produit un glissement des valeurs de la quantité vers la qualité. La performance économique de demain ne sera donc plus déterminée par le capital mais en premier lieu par le facteur de production qu’est le “talent”. Nous nous dirigeons par conséquent dans une certaine mesure vers le “talentisme”. (…) Les talents ne sont toutefois pas décisifs uniquement dans la vie économique mais aussi dans la vie professionnelle. Pourquoi un excellent professeur devrait-il gagner moins qu’un manager moyen ? (…) »

Au plus fort de l’orage, ce chant bien connu d’un oiseau non moins célèbre ne peut que rassurer. Voire. Avez-vous entendu comme le mot «talent» sonne  faux lorsqu’il est lesté de cet affreux suffixe de substantif qu’est le «isme» ? Et puis qui sera juge du talent des uns par rapport aux autres ? Des PDG «talentistes» ou des membres de conseils d’administration bourrés de talent ? Par ailleurs, ne faudrait-il pas, pour faire le tri, avoir recours à un groupe talentueux et sans tares, avatars sans doute des anciens DRH, mais lauréats  de grandes écoles «supdécotalent» ? Bref, on arrête le déconomètre car on n’est plus dans l’ambiance faussement studieuse et feutrée de Davos, mais dans  un Devos démonétisé. Salut l’artiste ! Raymond Devos, l’homme qui jouait talentueusement avec les mots d’esprit et l’esprit des mots tout en enchantant la langue française pour le meilleur et pour le rire. Car le talent, disait Rivarol, est «un art mêlé d’enthousiasme».

Mais enfin, diriez-vous, où peuvent-ils bien s’envoler, ces oiseaux inconnus après avoir chanté au plus fort de l’orage ? Selon certains ornithologues avisés ou avinés, parfois les oiseaux se cachent pour sourire.