Paris frappée au cœur

Il avait 16 ans, et n’était qu’un petit berger. Il faisait paître ses moutons quand des terroristes du coin l’ont décapité. Au garçon plus jeune qui l’accompagnait, ses meurtriers ont sommé l’ordre de ramener la tête de la victime au village. Cela s’est passé ce vendredi 13 en Tunisie, dans la région de Sidi Bouzid, cité balnéaire dont le nom est synonyme de douceur méditerranéenne. La mort de l’adolescent tunisien a précédé de quelques heures le carnage de Paris.

Ankara 10 octobre, 97 morts, 507 blessés. Beyrouth 12 novembre, 44 morts, 239 blessés. Paris, 13 novembre, 132 morts, 350 blessés. Derrière la froideur des chiffres, des vies arrachées, des familles brisées, des souffrances et des peines indicibles. Du Maroc, on a naturellement compati à la nouvelle de l’attentat perpétré à Ankara mais la Turquie est si loin… Celui de Beyrouth a sans doute éveillé une émotion plus grande, s’agissant d’un pays arabe frère. Rien de comparable cependant avec le choc causé par les tueries de ce vendredi à Paris. Dès que les premières informations ont commencé à tomber, la panique et la sidération ont saisi nombre de familles, toutes catégories sociales confondues. Car c’est par dizaines, voire par centaines de milliers que se comptent celles qui ont un enfant ou un proche installé dans la ville-lumière. En un rien de temps, le réseau téléphonique était saturé, chacun cherchant à prendre des nouvelles des siens. Mais, même rassurés sur le sort des leurs, c’est le cœur plombé que ces familles, et avec elles une majorité de Marocains, ont suivi les événements de ce vendredi noir. D’abord en raison de leur horreur (comment ne pas frémir et compatir en pareilles circonstances) mais aussi parce que ces crimes, avant d’être revendiqués, étaient déjà signés. Signés par des individus qui se prétendent musulmans, qui prétendent agir au nom de l’islam. Des individus qui, plus est, sont nos enfants. Enfants perdus, enfants maudits mais enfants quand même dont le cerveau a été lavé par des stratèges opérant à distance pour en faire les instruments d’une guerre impitoyable contre «les mécréants» et l’Occident. Sur les huit assaillants dénombrés, sept se sont fait exploser, une première en France. Parmi eux, un jeune d’à peine 20 ans, Bilal Hadfi, qui ne se serait radicalisé que depuis un an à peine. Un an à peine pour se ceinturer d’explosifs et se faire exploser en plein Paris ! C’est dire la force de l’endoctrinement jihadiste face à des individus au psychisme fragile. Comme lui, les autres assaillants sont des Français d’origine maghrébine. Pour couronner le tout, le commanditaire présumé de cette tuerie serait un Marocain, Abdelhamid Abaaoud, jihadiste notoire qui se fait appeler Abou Omar el Belgiki et que l’on a vu tout sourire sur des vidéos glaçantes de propagande de l’El, posant devant des cadavres et en tractant d’autres accrochés à l’arrière de son véhicule et traînés dans la poussière. Du Maroc donc, comment ne pas se sentir directement concerné par ces tueries ? Sur place et malgré les appels à éviter les amalgames, musulmans et Maghrébins vont faire un peu plus les frais de la situation même si, cette fois-ci, les terroristes ont tué sans distinction de race ni de confession. Les 132 morts recensés à ce jour appartiennent à 19 nationalités différentes. En portant son choix sur le 11e arrondissement de Paris, Daesh a d’ailleurs expressément ciblé un quartier connu pour sa mixité sociale, son cosmopolitisme et son esprit libertaire. Tout ce que l’organisation terroriste exècre. Autre détail important : la plupart des victimes sont des jeunes. Des jeunes tués par d’autres jeunes qui ont vidé sur eux leurs chargeurs avant de se donner la mort à leur tour. Tout un symbole.

Quel point commun entre le petit berger décapité en Tunisie et les gais lurons parisiens tombés sous les balles jihadistes ce vendredi noir ? Rien si ce n’est d’avoir été l’objet de la haine irraisonnée d’individus conditionnés pour tuer au nom d’un idéal de mort. La grande diversité des profils des jihadistes étrangers recrutés par Daesh plonge les observateurs dans la perplexité. Outre la présence de convertis (le quart), on rencontre parmi eux des personnes qui n’ont pas souffert d’exclusion sociale, qui même pour certains renvoyaient l’image d’une bonne intégration. Ce ne sont donc pas que les mauvaises conditions de vie qui font basculer dans le terrorisme. Quels sont alors ces ressorts mentaux sur lesquels Daesh joue pour transformer un être normal en machine à tuer ? En quoi le fondamentalisme religieux favorise-t-il ce qui s’apparente à une véritable décérébration ? Et quelle est notre responsabilité, à nous sociétés musulmanes, dans l’enfantement de ces monstres ? Autant de questions qui appellent à des analyses de fond et à un examen de conscience courageux, condition sine qua non pour espérer endiguer la barbarie jiahdiste.