Où sommes-nous ?

Construit sur des témoignages recueillis auprès d’anonymes, d’acteurs de la société civile et de deux victimes d’agressions sexuelles s’exprimant à  visage découvert, le film explore, à  travers la dramatique affaire Amina Filali, la perception qu’a la société marocaine de la douloureuse question
du viol

Jusqu’au porche de cette entrée  de la médina avoisinant la Koutoubia, tout va bien. Les odeurs, les couleurs et même les touristes qui, malgré la fraîcheur du fond de l’air, se promènent en tee-shirt, on sait où l’on est, à Marrakech la rouge pour ne point la nommer. Le programme indique Riad El Fen comme lieu de projection du documentaire réalisé par  la jeune Hind Bensari à la suite de l’affaire Amina Filali. Les gens du coin connaissent, pas de problème donc pour trouver. Mais, dès la porte de cette maison d’hôte passée, on ressent comme un petit déphasage. Léger au départ, ce sentiment va s’accroître au fil de l’après-midi. Les organisateurs de la Biennale ont installé leur quartier à l’entrée du riad et la langue qui parvient d’abord aux oreilles n’est ni l’arabe, ni l’amazigh, ni le français mais l’anglais. Le fait ne surprend pas outre mesure au départ. Mais quand l’une des personnes à l’accueil, en vous remettant votre badge et votre dossier de presse, souligne avec amabilité combien il est plaisant qu’en tant que Marocaine, vous veniez prendre part à cette Biennale, vous ne pouvez réprimer un mouvement de surprise. Ah bon, mais en quoi donc la participation d’une nationale devrait-elle être un facteur de satisfaction ? Sur le moment cependant, vous ne vous y arrêtez pas, trop occupée à tenter de vous retrouver dans les dédales d’un lieu dont les murs racontent une histoire et l’atmosphère, la décoration et, surtout, les occupants en relatent une autre. Ces derniers sont essentiellement des étrangers en dehors du personnel qui lui, cela va sans dire, est du cru. Bien que cette réalité-là soit celle de la plupart des riads réaménagés en maisons d’hôte, elle vous saisit particulièrement car il flotte comme un air suranné, un peu comme si les personnages présents s’étaient échappés des photos jaunies de la première partie du siècle passé. Impression fugace mais tenace comme une flagrance qui s’incruste. Après, par deux fois, avoir gravi les escaliers jusqu’à la terrasse, et y avoir laissé votre souffle ! – ça grimpe raide dans ces vieilles demeures ! – vous voilà enfin dans la salle – le piano-bar manifestement – aménagée pour accueillir la projection. Une dizaine de personnes – le nombre augmentera au fur et à mesure de la projection – sont là pour assister au documentaire. Pour lancer celui-ci, le modérateur chargé de l’animation prend la parole pour une courte introduction. A nouveau, exit l’arabe et le français, c’est dans la langue de Churchill -et de la fondatrice de la Biennale, l’Américaine Rebecca Branson- que ces quelques mots sont prononcés. Puis le film commence. Construit sur des témoignages recueillis auprès d’anonymes, d’acteurs de la société civile et de deux victimes d’agressions sexuelles s’exprimant à visage découvert, il explore, à travers la dramatique affaire Amina Filali, la perception qu’a la société marocaine de la douloureuse question du viol. Les réponses obtenues sont tout aussi violemment douloureuses à écouter tant la société reste obsédée par la notion de «l’honneur». Dans la mentalité dominante, la femme violée n’est jamais complètement innocente. Si elle s’était habillée différemment, si elle ne s’était pas promenée seule, si elle avait fait attention à qui elle parlait … des «si» qui sont autant de coups de poignard assénés à la victime d’un viol. Heureusement, des voix fortes existent, celle d’une société civile toujours sur le front qui dénonce et agit, obtenant la suppression de l’ignominieux article 475. Alors que les images défilent sur l’écran, racontant une société toujours sous l’emprise d’une conception patriarcale moyenâgeuse, dans la salle de projection, on aperçoit en arrière fond  le mur tapissé de bouteilles d’un bar au milieu duquel évolue un serveur sous une lumière tamisée. Surréaliste ! Déphasage complet que ce documentaire projeté au cœur de la médina mais dans un espace d’extra-territorialité et face à un public venu d’ailleurs. Où sommes-nous ? Où sommes-nous, prisonniers que nous sommes entre ces mondes évoluant en parallèle, dans cette société cloisonnée à l’extrême et où le vertige vous saisit à passer d’un bord à l’autre ? Reste l’aventure à l’origine de ce documentaire et qui, pour sa part, raconte cette fois-ci un beau challenge, celui  de Hind Bensari, une jeune Marocaine installée en Angleterre. Alors qu’elle vit et travaille à Londres, Hind a eu écho de l’affaire Amina Filali. Bouleversée, elle la suit dans ses moindres détails. Elle veut faire quelque chose pour que pareil drame ne se reproduise plus. Ecrire ? Insuffisant, car ceux qu’elle veut toucher n’accèdent peu ou pas à l’écrit. Reste alors l’image. Mais Hind n’a jamais touché à une caméra. Cela ne l’arrête pas pour autant. Elle se démène pour trouver des fonds, frappe à toutes les portes, recourt à Internet et réussit à réunir un peu d’argent. Avec cela, elle vient au Maroc, prend des contacts, monte une petite équipe de tournage et filme sans s’embarrasser d’autorisations ! Ensuite, elle balance son documentaire sur le net. Succès immédiat. 2M lui achète les droits et le diffuse, de même que LCP, la chaîne parlementaire française. La jeune femme a réussi son pari. Son documentaire ouvre des brèches dans les certitudes. La note d’espoir est là. Il y a des Amina Filali mais, au sein de la génération montante, des Hind Bensari émergent pour, à leur manière et avec les armes qui sont les leurs, continuer le combat initié par les ainées. On peut donc rester confiant en l’avenir… Quant aux déphasages, il faudra continuer à faire avec !