Nilinguisme

Du temps où le système éducatif garantissait l’ascension sociale, on en sortait bilingues.

Plus j’entends jacter dans les idiomes arabe et français, plus ma conviction renforce que nous sommes atteints incurablement de nilinguisme aigu. Le néologisme, forgé par le penseur franco-tunisien Abdelwahab Meddeb, dit bien ce qu’il veut dire. Du temps où le système éducatif garantissait l’ascension sociale, on en sortait bilingues. Une vingtaine d’années après l’indépendance, ce bilinguisme tendait vers le nilinguisme, autrement dit à la génération d’analphabètes bilingues, d’incompétents dans les deux cultures. En témoigne l’émergence d’une jactance tout en élocution massacrante, syntaxe faillie et vocabulaire inintelligible, dans lequel folâtrent force bestides repoussantes. Sans être farouchement puriste, on ne peut que se montrer révulsé par cette mixture pullulant d’erres inimaginables, d’interférences entre l’arabe et le français et de mots ronflants puisés dans un parler-mode approximatif, bref, par ce galimatias nocif à l’intercommunication qui est, pourtant, la fonction première de toute langue. Exemple entre mille, cette réclame pour un institut privé, diffusée en boucle sur une radio grandiloquente, qui propose une double «diplomation» au bénéfice des détenteurs d’un bac «accompli en position de travail». Les bras m’en tombent de voir une faute lexicale érotisée étrangement. Navrante notre société où parler ne veut rien dire. Comme si le sens était le cadet de nos soucis et que jacter sans rime ni raison primait.