Ne vous développez pas, vous feriez faillite

La réussite s’accélère,
le chiffre d’affaires grimpe,
les effectifs doublent. Mais le succès
a un revers : un personnel très qualifié payé à  la fin de chaque mois alors que l’entreprise n’est payée
en moyenne qu’à  75 jours,
voire 90 jours avec l’Etat.
Les banquiers poussent
à  la réduction de l’activité…

Nos gouvernants nous le répètent sans cesse. Dans la guerre contre le chômage, les PME sont l’infanterie qui gagnera la bataille. A vrai dire, elles sont trop souvent les seules à monter au front. Les grandes entreprises, coincées entre une productivité en progrès constant et des débouchés malheureusement moins dynamiques, maintiennent ou réduisent leurs effectifs. L’Etat, pris à la gorge par des déficits budgétaires et sociaux contraignants, ne recrute plus qu’avec parcimonie, très en deçà de ce qui serait nécessaire pour simplement contenir la montée du chômage.

Ultima ratio de la politique de l’emploi, les PME qui s’engagent dans ce combat décisif se heurtent parfois à une désinvolture proprement déconcertante. On les envoie en effet au «casse-pipe», la fleur au fusil, comme le montre, une fois de plus, la mésaventure survenue récemment à un jeune patron, une histoire exemplaire du guet-apens où risque de tomber toute une génération de jeunes créateurs d’entreprise. En sortant d’HEC, avec en plus de son diplôme le titre envié de «Majeur Entrepreneur», le jeune Mohammed Lambda – du moins l’appellerons-nous ainsi – se décide à créer son entreprise. Ses professeurs l’y poussent, son projet, alliant l’électronique et l’informatique, est porteur. Il réunit ses économies, celles de sa petite famille, s’assure le concours de quelques amis et se lance. Succès complet ! En trois ans, son chiffre d’affaires atteint des montants appréciables, ses professeurs le plébiscitent, personnalités du monde des affaires et experts de haute technologie se précipitent pour étoffer le comité conseil qu’il a mis sur pied ; enfin deux banques de la place acceptent de le suivre.

La réussite s’accélère, le chiffre d’affaires grimpe, les effectifs doublent, exclusivement ou presque des cadres et des techniciens. Mais le succès a un revers que Mohammed Lambda découvre avec stupeur au moment même où il croit légitimement avoir gagné. Patron d’une société de services qui vend essentiellement de la matière grise, il paie bien son personnel très qualifié à la fin de chaque mois, alors qu’il n’est payé en moyenne qu’à 75 jours, voire 90 jours quand les affaires vont mal. Son plus mauvais client ? L’Etat, qui règle fréquemment ses factures à plus de 100 jours.

Comment financer le découvert consenti par force à ses clients et qui atteint presque le tiers de son chiffre d’affaires ? Ses banquiers, pris de peur, exigent sa réduction brutale. Ce qui signifie, en clair, qu’il faut réduire d’urgence l’activité, licencier une partie du personnel et se résigner à vivoter. L’erreur de Mohammed Lambda, lui expliquent les bonnes âmes, aura été de se développer, ce qui l’a obligé, d’une part, à consacrer toutes les ressources familiales à son entreprise, et, d’autre part, à supporter des frais financiers (12% d’agios et plus jusqu’à ces derniers mois) qui ont littéralement dévoré des résultats d’exploitation largement positifs. Pour toute aide au moment de vérité, il n’aura droit qu’à des leçons sur l’avantage de la croissance zéro.

Ce que Mohammed Lambda aura appris à son corps défendant, c’est que l’on peut s’engager avec détermination pour contribuer à gagner la bataille de l’emploi et se heurter à des blocages et des rigidités qui, dans les faits, conduisent à perdre cette bataille. A force de vouloir limiter les risques, l’initiative est pénalisée, la frilosité encouragée. Comme si le risque principal n’était pas dans l’immobilisme.

La lutte contre le chômage passe nécessairement par les petites et moyennes entreprises. Mais celles-ci, lorsqu’elles se développent trop vite, butent sur des problèmes financiers insurmontables, souvent liés aux délais de paiement imposés par leurs clients, au premier rang desquels l’Etat. Il est temps, il est grand temps, que les pouvoirs publics et les principales banques mettent en place un plan qui permette de soulager effectivement les trésoreries des PME/PMI, qui réduise les délais de paiement, qui rendent les conditions de crédit moins inaccessibles. Si ces handicaps étaient levés, la situation des entreprises de notre pays serait alignée au niveau des grands partenaires mondiaux. Aider les PME/PMI à financer leur croissance, c’est aider l’économie marocaine à donner son ampleur à la reprise qui s’annonce.