Mondial 2006 : le foot entre la fête et le fric

La dimension ludique du football s’efface. Des formes nouvelles d’organisation du jeu apparaissent, centrées sur un objectif : gagner et demeurer le plus longtemps possible en compétition. Au XIXe siècle, le football avait appris à  conjuguer le verbe attaquer. Les matches se soldaient fréquemment par des scores de 20 à  15. Mais progressivement, les schémas tactiques se sont modifiés avec pour objectif la protection du gardien de but.

Mordus du foot, vous allez être servis. Allergiques, enfermez-vous et ne ressortez pas avant le coup de sifflet final. Le Monde va vivre une overdose de ballon rond : la 18e Coupe du Monde. Le Mondial sera une grande fête populaire qui va river joueurs et amateurs de ballon rond à leur téléviseur, de Rio à Munich en passant par Téhéran, un rassemblement symbolique qui dépasse tous les clivages. Bien sûr, une toute petite partie des 200 millions de personnes dans le monde qui tapent régulièrement dans un ballon le font pour de l’argent. Mais cette fête planétaire sera aussi une affaire d’argent, car, au moment où les marques se mondialisent, rien ne vaut un événement lui-même mondial pour servir de support à la publicité des firmes multinationales. Sur ce plan, la Coupe n’a qu’un ou deux concurrents : les jeux Olympiques et la Formule 1.

Les dieux du stade constituent d’abord un formidable enjeu économique. Et le Mondial 2006 battra de ce point de vue tous les records : nombre de participants, de matches, de jours de compétition. Grande fête populaire, la Coupe du Monde de football va rassembler des milliards de personnes par petits écrans interposés. Le monde devient vraiment ce «village global» dont parlait MacLuhan, les deux termes revêtant une même importance. La télévision donne donc au sport une dimension globale, mais elle met aussi en place le «stade-village». Le mouvement de balancier collectif, qui succède au mouvement de balancier individualiste dans les sociétés contemporaines, impose de replonger l’individu dans un monde d’appartenances et d’identités nécessitant des mythes forts. Dès lors, comment s’étonner que les temps les plus forts de la vie puissent s’effacer devant le spectacle du Mondial. Comment s’étonner des retombées commerciales dont bénéficient les diffuseurs ! Le foot, bonne affaire pour les marques, est aussi une bonne affaire pour les diffuseurs qui peuvent faire payer très cher les écrans publicitaires. Nul ne peut chiffrer exactement l’ensemble des retombées promotionnelles, médiatiques et commerciales de l’événement. Nul n’a d’ailleurs intérêt à en faire état, surtout pas les multinationales qui sponsorisent une activité qui veut symboliser la pureté et l’effort gratuit.

Le football ne sort cependant pas indemne de sa relation à l’argent. La mise en spectacle de la Coupe du Monde tend aujourd’hui à le dénaturer. L’issue de ce rapport de force entre règle sportive et impératif économique n’est pas encore fixée. Le jeu lui-même subit cet ordre utilitariste. La victoire implique de tels enjeux financiers que la dimension ludique tend à s’effacer. Des formes d’organisation nouvelle du jeu apparaissent, toutes centrées sur un objectif : gagner et donc demeurer le plus longtemps possible en compétition. Au XIXe siècle, le football avait appris à conjuguer le verbe attaquer. Les matches se soldaient alors fréquemment par des scores de 20 à 15. Mais progressivement, les schémas tactiques se sont modifiés avec pour objectif la protection du gardien de but : le «verrou» italien, avec 7 joueurs regroupés autour de la surface de réparation, puis le 4-4-2 ou 3-5-2, voire le 3-6-1 des années quatre-vingts. Les dribbleurs et les créateurs ont ainsi progressivement disparu des pelouses. La diminution du nombre moyen de buts par match constitue un bon révélateur de cette évolution. De même, le temps «mort» dans une rencontre de haut niveau s’est allongé : fautes, contestations, anti-jeu, etc. Le jeu porte de plus en plus sur ces actions litigieuses et leurs sanctions. Le vocabulaire lui-même se transforme : il n’est plus question que de pressing, de duels, de récupération, de contre, de quadrillage et de défense par tous les moyens. Plus de 50 % des buts sont inscrits à la suite de coups de pieds arrêtés : penalty, corners, coups francs. Le spectacle finira-t-il par succomber au trop-plein d’argent ? Le football arrivera-t-il à mettre en place une régulation de cet argent fou, qui puisse assurer la pérennité du spectacle et la valeur des compétitions ? La balle ronde, et le sport en général, doit éclaircir ses relations avec l’argent qui risque de lui faire perdre une partie de son intérêt, de tuer la qualité des prestations et du même coup la poule aux œufs d’or.