Milouda, de la plonge aux paillettes

Le jour même de son arrivée en France en 1989, Milouda Chaqiq « atterrit » dans une cuisine où la vaisselle d’une semaine s’accumule jusqu’au plafond. Devant elle, une espèce d’harpie qui, sans lui laisser le temps de reprendre ses esprits, lui demande de se mettre immédiatement au travail. Et, surtout, exige qu’elle lui remette son passeport si elle ne veut pas se faire expulser sur le champ.

Sa mère lui disait «sbar a banti, sbar, tu iras au paradis». Et elle, furax, de lui répliquer : «Moi, le paradis, j’en voudrais bien un chouia  maintenant !». Ce n’était pas là quelque chose de gagné d’avance. Pourtant Milouda, issue d’un village pauvre de la région de Settat et illettrée jusqu’à l’âge de 50 ans, a réussi à forcer les portes de son purgatoire pour se fabriquer un bout de paradis sur terre. Comme elle le dit elle-même avec des mots qui percutent comme une balle tirée à bout portant, «de [sa] souffrance, [elle] a fait du bonheur». Et aujourd’hui, celle dont le sort paraissait scellé dès la naissance, brille sur les planches et reçoit les honneurs de la République française.

Mercredi 18 juillet à la mairie d’Epinay-sur-Seine en banlieue parisienne, Milouda Chaqiq, alias Tata Milouda, était décorée de l’insigne de Chevalier des arts et des lettres de la République française. Devant une centaine de personnes et sous les projecteurs de plusieurs télévisions, l’ancienne femme de ménage était saluée par le maire de sa ville pour son apport à la culture française, elle qui, jusqu’à 50 ans, ne savait ni lire ni écrire. Quel «destin de roman» que celui de Tata Milouda, la Cosette des temps modernes qui, faute d’un chevalier pour l’arracher à un sort misérable, s’en libéra par la seule force du talent et de la ténacité ! Et par celle du stylo et du cahier. Son cahier, son grand cahier qu’elle brandit sur scène, racontant et racontant encore combien elle doit aux mots d’avoir pu renaître autrement à la vie.

Pour qui méconnaît ce que la «culture», considérée comme une cerise sur le gâteau sous nos cieux, peut faire et être à un individu, le parcours exceptionnel de Tata Milouda est d’une exemplarité rare. Le jour même de son arrivée en France en 1989, Milouda Chaqiq “atterrit” dans une cuisine où la vaisselle d’une semaine s’accumule jusqu’au plafond. Devant elle, une espèce d’harpie qui, sans lui laisser le temps de reprendre ses esprits, lui demande de se mettre immédiatement au travail. Et, surtout, exige qu’elle lui remette son passeport si elle ne veut pas se faire expulser sur le champ. Plus de quarante ans plus tard, Milouda n’a pas oublié l’humiliation de ce premier jour. Ni les nombreux autres, marqués par l’exploitation, la violence et la trahison qui ont parsemé sa vie avant et après ce jour de 1989. C’est cela la matière de ses spectacles, cela qu’elle transcende par la grâce de la poésie brute du slam.

Pour comprendre le chemin parcouru, flash-back sur la première vie de Tata Milouda. A près de quarante ans, Milouda Chaqiq émigre seule en France, laissant ses six enfants au Maroc. En accord avec son mari, elle part travailler pour gagner l’argent nécessaire au remboursement des traites de la maison fraîchement acquise par le couple. Pendant des années, cette mère de famille trime ainsi, dans la solitude de l’exil, pour envoyer chaque mois un mandat au pays. Jusqu’au jour où le père de ses enfants, qui veut épouser une jeunette de 17 ans, argue d’un abandon de domicile conjugal pour se débarrasser d’elle à bon compte. Sauf que la Milouda de France n’est plus la Milouda du Maroc, soumise et écrasée. L’épouse bafouée ne se laisse pas faire d’autant que la trahison est double : en effet, la maison pour laquelle elle a travaillé pendant toutes ces années, son ex-mari l’a mise en son seul nom propre. Heureusement, Milouda a conservé la trace bancaire de tous les mandats qu’elle lui faisait parvenir. Avec toute la rage de la femme trahie et abandonnée, elle se bat pour faire valoir ses droits. Et les arrache à l’issue d’une longue bataille juridique. Outre cela, cette bataille aura pour mérite de faire émerger une autre personne. Une Milouda qui prend son destin en main. A cinquante ans, elle à laquelle son père disait : «L’école c’est pour les garçons, pas pour les filles», suit des cours d’alphabétisation. Au départ, elle se décourage, lâche devant la difficulté d’apprendre puis se reprend en main, bien déterminée à mettre le temps qu’il faut pour ne plus être acculée à compter les stations de métro avec des pois chiches qui passent d’une poche à l’autre. Son esprit s’ouvre en même temps que s’élargissent ses ambitions. Quant à l’issue de ces cours d’alphabétisation, on lui demande ce qu’elle veut faire comme stage, elle répond : «Du théâtre» ! On la regarde avec de drôles de yeux. L’intéressée n’en a cure. Elle frappe à plusieurs portes, essuie refus sur refus «parce qu’elle a la tête de son village et des rides sur le visage» mais n’abandonne pas. Le résultat est là. De femme de ménage, Milouda est devenue à 62 ans, selon son mentor Grand Corps malade, «la rock star du slam français». Et, depuis le 18 juillet 2012, Chevalier des arts et des lettres de la République française.

Morale de ce conte de fées moderne. D’abord ne jamais dire jamais, dixit Tata Milouda. Pour devenir l’acteur de sa propre vie, il faut posséder en soi la force de faire face aux épreuves de la vie. Cela cependant ne suffit pas. Encore faut-il que la société puisse, dans une certaine mesure, vous accompagner. La chance de Milouda a été de pouvoir bénéficier de l’environnement culturel et associatif français. Que serait-elle aujourd’hui si elle était restée dans son village d’origine ? Une tata Milouda sans doute, mais d’une autre nature.