Médias et langue médiane

Comparez une prestation télévisuelle entre un Prix Nobel de littérature, comme Najib Mahfoud et un auteur de chez nous. Le premier va s’exprimer quasiment comme les personnages simples qui peuplent son œuvre pendant que le nôtre va user d’une langue biscornue et prise de tête. La différence est que l’un cherche à se faire comprendre par tout le monde alors que l’autre veut prouver que personne ne peut le comprendre sauf quelques privilégiés.

«C’est dans le langage que se marquent d’abord les inégalités», disait l’ancien ministre français de l’Education Claude Allegre. C’est un constat que l’on peut aisément faire lorsqu’on passe en revue les prestations médiatiques et les tables rondes qui réunissent ces aréopages de politiciens ou d’intellectuels censés communiquer leurs projets et leurs idées face aux micros et caméras des médias. Un gouffre les sépare de ceux auxquels sont destinés ces propos portés par une volubilité insaisissable. Il existe donc une paradoxale inégalité, marquée et entretenue, lorsqu’un média de masse est investi par une parole minoritaire. Si le langage est fasciste, comme disait Barthes pour marquer le pouvoir de la parole et de ceux qui l’imposent, celui de certains médiateurs, notamment dans l’audiovisuel, en est l’exacte et déplorable illustration.
Chaque intervenant se croit obligé d’user d’un langage jugé par lui comme précieux et puisé dans un arabe classique, bien ou mal acquis. Pour «être raccord», comme on dit à la télé, par mimétisme ou tout simplement par excès de vanité, tout le monde se fait un devoir de se lancer dans le sillage du premier intervenant ou, le plus souvent, de l’animateur qui pose les questions. Ce dernier n’imagine pas une seule seconde l’utilisation d’une langue médiane et appropriée au média dans lequel il cause. Cause toujours ! Tout à son affaire dans son costard bien coupé, grimé et coiffé, il profère du haut de son haut statut de maître de la parole, du temps et de la lumière, la parole de la puissance médiatique. Qui pourrait alors enfreindre les règles langagières, la bonne tenue linguistique (lorsqu’elle existe) et la connivence des gens qui savent causer entre eux ? Le risque est énorme car le niveau de compréhension menace d’augmenter et de s’élargir et on n’est plus, dès lors, entre gens d’al khassa, cette élite qui sait ce que la plèbe ou al amma ignore. Tout cela nous renvoie à un référentiel religieux dans lequel les ouléma sont absous car, comme leur nom l’indique, ils savent ce qu’ils font. Le problème avec les mass media aujourd’hui, c’est que c’est la plèbe qui fait de l’audience et c’est cette dernière qui finance le costard de l’animateur par la pub ou par la taxe ou la redevance en tant que prestation de service public.
Nous sommes donc face à un paradoxe sinon un malentendu médiatique qui organise et légitime une inégalité face au message restrictif émis par des gens censés communiquer avec le plus grand nombre. C’est un réel problème que doivent résoudre les médias dans le monde arabe en général mais, peut-être, dans une moindre mesure, en Egypte où le dialecte local, boosté par l’évolution de l’industrie culturelle et l’adaptation de l’audiovisuel et même de la presse écrite, s’est substitué graduellement et largement à l’arabe classique et s’est installé comme langue médiane. A preuve, comparez une prestation télévisuelle entre un écrivain de renom et qui plus est Prix Nobel de littérature, comme Najib Mahfoud, et un auteur de chez nous. Le premier va s’exprimer quasiment comme les personnages simples qui peuplent son œuvre et qui ont fait sa renommée pendant que le nôtre va patauger dans la semoule en usant d’une langue biscornue et prise de tête. La différence est que l’un cherche à se faire comprendre par tout le monde alors que l’autre veut prouver que personne ne peut le comprendre sauf quelques privilégiés.
Maintenant, après avoir constaté tout cela et les choses étant ce qu’elles sont comme dirait l’autre, il ne s’agit pas ici d’appeler à une réforme de la langue médiatique et encore moins de l’imposer par le haut; ni, du reste, de convoquer un conclave d’experts pour se pencher sur la question sachant ce qu’il advient d’un problème lorsque d’aucuns se penchent dessus. Non, il serait de bonne intelligence de laisser s’exprimer une parole simple et proche de la population qui manie déjà un langage riche de son génie linguistique.
Allez, pour illustrer le propos, une petite citation avant les vacances. Elle est d’un écrivain que personne n’ose plus citer et qui, pourtant, n’a pas écrit que des conneries, Anatole France : «Le peuple fait bien les langues. Il les fait imagées et claires, vives et frappantes. Si les savants les faisaient, elles seraient sourdes et lourdes»