L’un et l’autre

Pendant que, d’une main, il demande votre aumône, de l’autre, ce jeune homme en apparente bonne santé et correctement habillé porte avec désinvolture sa veste sur l’épaule. Ce qui vous confond, c’est la nonchalance qu’il affiche. Il n’invente pas d’histoire poignante pour justifier sa démarche et faire appel à  votre bon cÅ“ur, non, il mendie comme si c’était la chose la plus naturelle qui soit au monde.

Cette foi-là, habituellement, se conjugue à la blancheur d’une barbe. Elle correspond à cette sagesse que le poids des ans conduit parfois certaines âmes paisibles, l’intelligence du cœur aidant, à acquérir. D’où l’étonnement quand vous la retrouvez chez un être dont la vie commence tout juste à se construire. Ainsi en est-il de ce chauffeur de taxi – encore un – dont vous vous offrez les services de bon matin. L’homme, un trentenaire, est à l’image de son véhicule, d’une propreté irréprochable. «El imara alaa bab dar», dit-on chez nous avec justesse. Pour engager la conversation, vous lui demandez comment vont les affaires. Il vous répond avec un large sourire : «Que Dieu soit loué, tout va bien». L’expression «hamdoullilah» va émailler son propos tout le long de l’échange. Un «hamdoulillah» non pas résigné mais joyeux, respirant l’optimisme et la bonne humeur. Pourtant, quand vous lui demandez plus de détails sur ce que lui rapporte une journée de travail, vous avez tôt fait de vous rendre compte qu’il ne gagne pas des mille et des cent. Juste de quoi couvrir ses besoins les plus élémentaires. Mais philosophe, il s’en contente. Il considère même que la récente augmentation du prix plancher de la course (7 DH au lieu de 5) n’était pas judicieuse, du fait des moyens limités de la clientèle. Encore célibataire, notre interlocuteur continue à vivre sous le toit maternel. Mais plus pour longtemps, car, ayant trouvé chaussure à son pied, il convole bientôt en justes noces. Avec un loyer à payer et un foyer à entretenir – il n’entend pas que sa future femme travaille -, s’en sortira-t-il avec la même facilité ? «Fitissir allah», vous dit-il alors, le sourire toujours aux lèvres. D’autant qu’il a des projets. Le taxi, c’est juste pour un temps, une fois marié, il compte bien pratiquer un autre métier, s’adonner au commerce, par exemple. En ces temps de scepticisme généralisé, cette «kanaa», cette jovialité et surtout ce regard confiant porté sur l’avenir ont quelque chose d’éminemment rafraîchissant. En le quittant, on emporte avec soi un peu de sa sérénité et on se prend à son tour à goûter l’instant présent avec gratitude. Malheureusement, cela ne dure que peu, bien peu de temps. Une image en chassant l’autre, voilà que le réel se remet à grimacer. A la vitre de la voiture, quelqu’un cogne. Vous levez les yeux et vous voyez un drôle de mendiant. Drôle, parce qu’hormis la main tendue, rien en lui ne traduit l’indigence. Il s’agit là aussi d’un homme jeune, en apparente bonne santé et correctement habillé. Pendant que d’une main il demande votre aumône, de l’autre, il porte avec désinvolture sa veste sur l’épaule. Outre l’absence totale de gêne sur son visage, ce qui vous confond est la nonchalance qu’il affiche. Il ne vous tient pas de discours abracadabrant, n’invente pas d’histoire poignante pour justifier sa démarche et faire appel à votre bon cœur, non, il mendie comme si c’était la chose la plus naturelle qui soit au monde. Au-delà de l’institutionnalisation de la mendicité, fait connu et reconnu depuis longtemps, ce qui vous frappe en la circonstance est le degré de banalisation de l’acte. Cet homme mendie comme son congénère travaille : en toute «normalité». Une attitude quand on y réfléchit – et c’est là le plus grave – qui tend à se répandre. Depuis quelque temps, en effet, on aperçoit dans la rue des hommes en parfaite santé et dans la force de l’âge qui quémandent. Le phénomène ne peut pas manquer d’inquiéter dans ce qu’il nous dit de l’affaiblissement de la valeur travail, de l’effritement du sens de la dignité et de la perte de l’estime de soi. Il y a là quelque chose qui relève du délitement du lien social dans la mesure où cet homme – où ces hommes – ne semblent plus tenus par les valeurs de base qui lient un individu au groupe ou à la communauté. Si c’était encore le cas, ils ne pourraient se comporter de la sorte en raison du poids du regard d’autrui. Or, celui-ci n’agit plus, à leur niveau. Certes, la situation économique contraint de larges pans de la société à vivre dans une douloureuse précarité, mais celle-ci n’explique pas tout. Le chauffeur de taxi rencontré préalablement travaille dur pour gagner un revenu modique. Il pourrait être dans la frustration et la rancœur à l’égard de ceux qui sont mieux lotis que lui, mais non, il loue le ciel pour ce qu’il a et regarde vers l’avant. La foi, en la circonstance, est d’un apport positif. Elle nourrit une «kanaa» qui n’est pas manque d’ambition mais humilité et gratitude face à la vie. A la vie qui reste le cadeau suprême, malgré les duretés auxquelles elle peut exposer. Pourquoi l’un va-t-il s’élever au-delà des ronces et l’autre se laisser avaler par les marécages, cela est une autre histoire. L’histoire des hommes qui court depuis la nuit des temps.