L’oiseau et son territoire

Habbouli is back. Un autre Habbouli, et pourtant toujours le même,
est parmi nous : les couleurs en plus, des visages ont remplacé
les oiseaux, des signes portés par un graphisme revisité, une
technique de gravure plus élaborée.

S’il est un art de l’éphémère sans cesse ressuscité, c’est bien l’art du jardin. Le jardin est sans doute ce fragment d’un rêve du paradis perdu que l’homme trimbale à fleur de mémoire depuis la nuit des temps. Les poètes ont tant écrit sur cet espace métaphorique qui traverse leurs images et figures de style.

Dans les espaces urbains des grandes villes, le jardin est l’abri des solitaires et des amoureux, des mélancoliques qui portent leur spleen en bandoulière et des cœurs joyeux à l’humeur primesautière. Est-ce parce qu’il nous renvoie, à travers des archétypes immémoriaux, à la mère nature dans ce qu’elle a de divers, de doux et de contradictoire ?

C’est à cet art du jardin dans tous ses états que des chercheurs et des artistes ont été invités à Marrakech du 10 au 13 avril. La deuxième édition du Festival du jardin, organisée par Abderrazzak Benchaâbane (directeur du magazine Jardins du Maroc), a été placée sous le thème de l’économie de l’eau et animée par des paysagistes, architectes de jardins et experts dont l’excellent historien des jardins arabes, Mohammed El Faïz. Pour l’animation artistique, des musiciens, des chanteurs lyriques et des conteurs ont accompagné cette manifestation bucolique trois jours durant.

L’eau et l’art, le chant et l’enchantement, le parfum des fleurs et la sonorité des mots; toutes ces dualités ont trouvé, dans les jardins de la Ménara, le lieu idéal à leur conjonction. Le public a répondu présent et la foule des grands jours, faite des gens de la ville et de grappes bigarrées de touristes, en a pris plein les yeux devant des parterres de fleurs.

D’autres activités en rapport avec le thème du jardin ont été organisées à travers la ville comme cette exposition du peintre Bouchaïb Habbouli sous le titre Oiseaux. En plus d’être lui-même un drôle d’oiseau, Habbouli est le seul peintre marocain à entretenir des relations anciennes avec ce volatile.

Certes, comme l’écrit malicieusement Amrane El Maleh, dans un petit texte amical à l’occasion de l’exposition, «Habbouli n’est pas oiselier, on le sait bien, du moins jusqu’à présent». En effet, cet artiste solitaire d’Azemmour, qui surgit toujours à l’improviste à Rabat ou à Casa comme un oiseau en quête de convivialité ou d’amitié, avait commencé par ne dessiner que des ombres de volatiles : envol d’oiseau ou ailes aux couleurs bistre de ce brou de noix qui lui servait de chromatisme unique, par hasard et par nécessité.

Des critiques populistes avaient tartiné, dans les années 80, sur cette couleur improbable et le mode de vie agité adopté par l’artiste à l’époque. Habbouli n’en avait cure et continuait à saisir ses oiseaux au vol en promenant sa tête d’apôtre à l’intérieur de sa djellaba en laine rêche entre sa ville natale et la capitale. Puis, un jour, il disparut de la scène artistique et ses apparitions intempestives cessèrent, au grand étonnement de ceux qu’il fréquentait à l’époque. Et puis, comme dans une fiction, Habbouli refit son apparition, le port altier, la barbe bien entretenue et toujours cette tête d’apôtre qu’il promène sur les grandes artères du centre de Rabat, porte-folio sous le bras et sourire aux lèvres. Habbouli is back.

Un autre Habbouli, et pourtant toujours le même, est parmi nous : les couleurs en plus, des visages ont remplacé les oiseaux, des signes portés par un graphisme revisité, une technique de gravure plus élaborée. Qu’a-t-il de changé ? Rien, il loge toujours, lorsqu’il est à Rabat, dans le même petit hôtel populaire de la médina, ses repas sont toujours aussi frugaux et ses apparitions aussi inattendues. Mais son travail a indéniablement changé, non seulement avec l’introduction de la couleur, mais par une plus grande maîtrise de la technique et une plus large recherche thématique.

Et c’est ainsi que ce drôle d’oiseau, qui ne vit que de son pinceau, prit son deuxième envol, égal à lui-même mais en pleine quête de renouveau. Dans cette exposition sur l’art du jardin, Habbouli a présenté, grâce à la complicité de Benchaâbane, des coffrets de ses célèbres silhouettes d’oiseaux déclinées en bijoux d’argent. Un must qui ne ressemble pas à l’itinéraire plutôt rustique et frugal de Habbouli, mais qui, sans jeu de mots, l’enrichit au sens artistique du verbe.

Ce nouveau support, plus tactile, offre à l’oiseau de Habbouli un autre territoire. Et comme nous sommes dans le thème du jardin, territoire des oiseaux, de la couleur et donc de la poésie, comment ne pas penser aux Oiseaux de Saint-John Perse ? A croire que cela fut écrit pour le peintre d’Azemmour : «Ainsi, d’un «territoire» plus vaste que celui de l’oiseau, le peintre soustrait, par arrachement ou par lent détachement, jusqu’à pleine appropriation, ce pur fragment d’espace fait matière, fait tactile, et dont l’émaciation suprême devient la tâche insulaire de l’oiseau sur la rétine humaine».